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Monsieur William
5.
Descendre 4 bières en vingt minutes, Monsieur William en avait entendu parler mais jamais personne n’avait mentionné que quelqu’un pouvait faire ça, à jeun, à 10 heures du matin. ffice ffice" />
- Tu es sûr que tu ne veux pas un café ?
- Tu es gentil Billy Boy mais jamais de mélange ! Et puis faut pas trop que je m’attarde, j’ai encore mes exercices à finir et faut que j’aille chercher le poulet rôti et le pain. On est samedi, j’ai maman qui vient manger.
En évitant de s’étrangler avec son café, il n’avait pas pu s’empêcher d’afficher un air de surprise qui, à bien y réfléchir, était totalement idiot. Le choc passé, il fallait bien se rendre à l’évidence, même les humains génétiquement modifiés ont une maman. Le contraste était tout de même saisissant.
- Ah ben je ne veux surtout pas te mettre en retard. Tu as déjà beaucoup fait pour moi ce matin. Encore merci parce que je ne vois pas trop bien comment j’aurai fait sans toi.
- Ne te fais pas de soucis pour ça, c’est normal entre voisins. Et puis, tu sais, la prochaine fois c’est peut être moi qui aurait besoin d’un coup de main !
- Tu as raison, à charge de revanche !
- Tiens, la prochaine fois c’est moi qui te paye l’apéro.
- Ben, euh, oui. Avec plaisir !
Ils sourient, se lèvent, se serrent la main et Monsieur William voit disparaître cette gigantesque silhouette par la porte de l’escalier. Même de dos, il n’aurait jamais pu imaginer qu’une telle masse puisse être aussi sympathique.
A la douche « Billy Boy » ! Il sourit tout seul et s’en frotterait les mains de plaisir s’il connaissait quelque rituel pour marquer sa satisfaction. Finalement, ce week-end ne s’annonçait pas aussi pourri que ça. Une bien belle rencontre avec l’espèce humaine, si on peut dire. Combien il peut mesurer ? 2 mètres au moins, oh oui, minimum ! Ca doit bien faire ses 120 ou 130 kilos un animal comme ça ! Il a des bras comme.. Comme quoi d’ailleurs ? Des jambons ! Ah ah !
Ce n’est qu’en sortant de la salle de bain, une serviette enroulée autour du bassin et encore légèrement dégoulinant que Monsieur William remarque quelque chose sous son lit. Des pieds ! Des pieds nus ! N’écoutant que son courage, il se met à crier en attrapant ce qui traîne sur la table, le limonadier.
- AAAAAAAAAAAH ! Sortez !! Je vous ai vu !! AAAAAAAAAAH !!!!!
- Ne criez pas Monsieur. S’il vous plait, ne criez pas, je sors, je sors…
- Mademoiselle ? Mais, enfin, Mademoiselle, mais, mais qu’est ce que vous faites là ?
- Est ce que vous pourriez vous retourner s’il vous plait pour que je puisse sortir de là ?
- Euh, oui, enfin, euh, non !! Dépêchez vous de sortir et déguerpissez de mon appartement !
- Retournez vous que je puisse sortir et qu’on en finisse ! S’il vous plait !
C’est un ordre et Monsieur William comme dans un vieux réflexe pavlovien s’exécute. Oui c’est vrai quoi, qu’on en finisse !
- Est ce que vous auriez la gentillesse d’aller me chercher quelque chose pour me couvrir Monsieur ?
- Vous couvrir ? Vous couvrir ? Allez vous chercher quoi ? C’est quoi cette histoire encore ? Ca ne vous suffit pas d’être cachée chez moi sous mon lit ? Et puis comment vous êtes entrée d’abord ? Et qu’est ce que vous faites là ?! Qui êtes vous ? Qu’est ce que vous voulez ?
- Calmez vous, calmez vous ! S’il vous plait calmez vous… Je vais vous expliquer mais pour l’instant allez me chercher une serviette ou un t-shirt que je puisse sortir de là dessous à peu près décente.
- Ah mais, euh, ça veut dire que vous êtes, euh… vous n’êtes pas, euh… Ah… Bon, ben, ne bougez pas je vais voir ce que je peux trouver.
Mais qu’est ce que c’est que cette folle sous mon lit ? Elle sort d’où ? Et à poil en plus ! Il attrape une longue serviette bleue et ressort presque prudemment de la salle de bain.
- Oh mon dieu ! Pardon Mademoiselle, je ne savais pas que… Tenez, tenez… Couvrez vous.
Il tend la serviette dans sa direction en tournant la tête et en cachant ses yeux avec son autre main. Pense à poser ce tire-bouchon, tu es ridicule avec ça à la main ! Et derrière ses paupières closes se déroule la plus belle séance diapositives qui lui ait été donné de voir depuis longtemps. Dieu que la vision fugitive de ce corps nu est troublante. Que cette jeune femme est belle.
- Vous pouvez ouvrir les yeux.
- Je suis désolé, je ne pensais pas que vous étiez sortie, je ne pouvais pas savoir, je n’ai pas fait exprès…
- N’en parlons plus ! Je vous rappelle que c’est moi qui suis venue me mettre dans cette situation, vous n’avez aucune raison de vous excuser. C’est moi qui vous présente mes excuses.
- Ah oui. Vous avez sans doute raison. Mais, euh, enfin, euh, qu’est ce que vous faites là ?
- Vous ne voulez pas prendre le temps de vous habiller et me prêter un t-shirt ou quelque chose ?
- Si si. Vous avez raison. Qu’est ce qu’on pourrait penser si on venait à nous surprendre tous les deux en serviette ?!
- Pourquoi ? Vous attendez quelqu’un ?
- Euh, non non. Pas du tout. Mais bon, aujourd’hui, on ne peut jurer de rien !
Il sourit mentalement en se disant qu’elle n’a pas pu comprendre ce que ce « aujourd’hui » a de particulier. Il replie le limonadier, le pose sur la table et sort une cigarette. Il s’en veut aussitôt de son manque de courtoisie. Il tend son paquet et son briquet à l’intruse qui se sert. Puis, dans le placard du fond de la pièce, Monsieur William farfouille dans la pile du troisième étage à la recherche de son vieux t-shirt Lévis, excessivement long, pour elle. Une odeur de pêche synthétique se dégage, éphémère, qui s’évapore au contact des premiers nuages de fumée. Il entend derrière lui qu’elle s’assoit. Il enfile le premier de la pile.
- Tenez. Il doit être assez grand pour vous faire un robe. Je nous fais un café et vous prenez le temps de me raconter ce qui se passe ?
- …
- Mademoiselle ?
Elle détourne ses yeux et des larmes roulent sur ses joues. Ah ! Il ne manquait plus que ça ! Qu’est ce qu’il y a maintenant ? Qu’est ce que j’ai dit de mal ? Qu’est ce qu’elle a ?
- Ca ne va pas Mademoiselle ?
- Excusez-moi. Ca va passer. Merci pour le t-shirt et… Merci pour ce que vous faites pour moi.
- De quoi vous parlez ? Je n’allais pas vous mettre dehors dans l’état où vous étiez ! Mais maintenant, il faut m’expliquer. Je m’absente dix minutes et je vous retrouve nue sous mon lit ! Vous avouerez que ça n’est pas banal ! Prenez le temps de reprendre vos esprits, servez vous si vous avez envie de cigarettes, je vais nous faire un bon café, ça va nous faire du bien, à tous les deux.
Elle sanglote avec retenue sur sa chaise. Il entend les tentatives de contrôle de ses pleurs dans des inspirations/expirations profondes. Il s’affaire dans le coin cuisine et sent du mouvement dans son dos. Par peur plus qu’autre chose, il n’ose pas se retourner. Le voyant rouge de la machine à expresso met longtemps à s’allumer. Au moins, pendant qu’il est occupé à guetter le signal lumineux, il n’a aucune raison de se regarder par dessus son épaule. Les cafés lui paraissent couler plus lentement qu’à l’habitude. Les deux tasses se remplissent enfin. Il se retourne en essayant d’afficher un sourire sécurisant et s’étonne presque de ne pas la trouver devant lui, une arme blanche à la main, prête à lui enfoncer une lame (ou un tire-bouchon) dans le bide. Ce qui l’étonne plus encore, c’est qu’elle n’est plus assise à table. La serviette bleue est posée sur le dos de la chaise, une cigarette finit de se consumer dans le cendrier. Son regard surprit balaye la pièce et s’arrête sur son lit où l’inconnue, en chien de fusil, s’est endormie.
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4.
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Dix secondes. Neuf pour examiner l’objet, une pour le… pour le quoi d’ailleurs ? Le broyer, le détruire, l’exploser, le déchirer. Avec deux doigts, sans même donner l’impression de forcer, clac. Toute la partie ronde en acier du cadenas s’est arrachée. Deux morceaux de fer blanc dans les doigts du monstroplante. A peu près comme si Monsieur William s’était amusé à tordre le petit grillage métallique qui retient les bouchons de champagne.
« - Y a pas à dire ! On est bien protégé !! Tu trouves pas ? » Le petit coup de coude, le sourire et le clin d’œil sont complices.
« - Inutile de te dire que tu n’as rien vu, rien entendu ! » Il pose son index démesuré à la perpendiculaire de ses lèvres.
La porte du cagibi est ouverte. Monsieur William est souriant, émerveillé, autant par cette force de la nature qui se joue des obstacles insurmontables à ses yeux que par la simplicité de cette rencontre.
« - Ah, ben, je ne sais pas trop quoi dire… Euh. Merci !
- Bah voilà, merci, c’est pas mal ! No problem man, si on peut s’entraider entre voisins c’est avec plaisir. Il y a assez de tous ces cons qui foutraient des cadenas à leur braguette s’ils pouvaient !
- Je vous offre un café pour vous remercier ?
- Commence par me dire « tu » mon gars ! Et mes amis m’appellent Jo. »
Il tend sa main-broyeuse-déchiqueteuse en direction de William qui se surprend à ne pas hésiter du tout. Il sourit même de ses peurs, de ses angoisses, de ses inquiétudes quant à la confrontation avec le monde extérieur. Point de collision, un début de relation même, et cela lui semble bien sympathique. Il se fait serrer la main plus qu’il ne la serre lui même mais le cœur y est.
« - William ! Mon prénom c’est William et mes amis ne m’appellent pas !
- AHAH Bill ! Tu es un marrant toi ! Tu n’as pas une bière au frigo plutôt qu’un café ?
- C’est pas un peu tôt pour attaquer une bière ?
- Neuf heures et demi ! C’est l’heure du demi !
- Ah oui, vu comme ça, évidemment, allons y pour une bière, j’en ai quatre qui traînent au fond du frigo depuis que j’ai emménagé et que je n’ai jamais touchées, c’est une bonne occasion.
- Roule ma poule !
- Attends ! On n’a même pas regardé pour l’eau !
- Ah ouais merde, on est con ! Bouge pas ! C’est quoi ton numéro d’appart ?
- 51
- Avec des glaçons ! AHAHAHA !
G.I. Jo farfouille quelques instants dans le placard aux compteurs.
- Eh ben voilà ! Il y a un saligot qui t’avait coupé l’eau mon Bill...
- Ca doit être une erreur tu sais.
- Mouais, j’y crois pas trop moi aux erreurs ! A croire que le gonze il voulait vraiment t’emmerder quand même ! Te couper l’eau et changer le cadenas, ça ressemble à de l’intentionnel tout ça ! Enfin, tu ferais pas gober à un juge que c’est pas fait exprès !
- Ben, tu sais, je ne connais personne, je ne vois pas qui pourrait vouloir me nuire.
- Qui te parle de « vouloir te nuire » Will ? Te casser les couilles je te dis, juste te casser les couilles !
- Ah ben tu as peut être raison Jo mais j’ai du mal à réfléchir tant que je n’ai pas bu mes deux ou trois cafés ni pris ma douche.
- Ouais, t’as raison, moi c’est pareil, tant qu’il n’y a pas de houblon dans mes veines j’ai du mal à irriguer mes neurones.
Ils rient tous les deux dans le couloir du cinquième étage et Monsieur William n’en revient pas. Un sacré coup de chance de tomber sur un type comme lui. Si je l’avais croisé dans la rue, j’aurai changé de trottoir ou baisser la tête et nous voilà, tous les deux complices d’une effraction, en train de rire comme des mômes satisfaits de leur bêtise, en route pour fêter ça ! Et ce qui s’annonçait comme une journée morose de plus dans l’encéphalogramme plat du quotidien de la vie de Monsieur William prend des allures de révolution.
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3.
Un coup d’œil sur le palier. Personne. Il y a la porte au fond du couloir mais Monsieur William ne sait pas si quelqu’un y habite. Il est long ce couloir. Peut être même qu’on l’observe déjà par le judas. Bon, il ne va pas rester sur son seuil comme un con sans rien faire. Il tire juste sa porte sans la fermer et s’avance. Comment on frappe chez les inconnus ? Deux coups ? Trois ? Forts ? Comment on sait avec quelle force il faut frapper ? On y est. Allez, lance toi, c’est pas si difficile. Il transpire. Il rougit. Putain, c’est pas si compliqué que ça de toquer à une porte. Tout le monde y arrive. Ses mains sont moites. Il n’a pas envie de déranger, pas envie d’aller vers l’autre, pas envie de se montrer, pas envie de devoir parler à des gens qu’il ne connaît pas. Et merde. Si quelqu’un le regarde derrière la porte depuis tout à l’heure, il doit être ridicule. Sa main se lève, ses doigts se referment et il hésite encore. Il essaye d’écouter, un bruit à l’intérieur le rassurerait, il serait certain de ne pas les réveiller au moins. Il n’y a pas de bruits. Sa main levée, arrêtée à quelques centimètres du bois de la porte. Je suis vraiment ridicule. ffice ffice" />
Toc toc toc ?
C’est parti ! Il se dandine légèrement. Il a trouvé ses coups moyens, moyens moins, pas terribles. Pas si mal pour une première tentative quand même. Interrogatifs en tout cas. Peut être pas assez forts puisque personne ne répond. Combien de temps faut il patienter avant de réessayer ? Pourquoi est ce que tout est si compliqué ? Même pas une voix pour demander d’attendre ou pour dire qu’on vient. Comment on sait s’il y a quelqu’un ? Il faut attendre combien de temps ? Monsieur William commence à faire demi tour et se ravise avant de se lancer dans une deuxième tentative, plus assurée celle là, plus forte. Quelques secondes de silence, toujours personne. Monsieur William fait demi tour, accélère légèrement le pas et rentre chez lui. En refermant la porte à clef il se dit qu’il est trop con, qu’il fallait aller frapper ailleurs, qu’il est sorti uniquement pour ça et qu’il s’est déballonné après le premier échec. Il s’en veut, il hésite à ressortir immédiatement, tourne la clef, s’éloigne de la porte et va se faire un café pour réfléchir. Beaucoup plus pour se calmer d’ailleurs que pour réfléchir mais il n’ose pas se dire qu’il a besoin de se calmer après ce prétendu effort. Merde, impossible de se faire un café !! Il s’effondre sur sa chaise, se compare à une merde, s’auto flagelle. C’est plus fort que lui, il n’a pas vraiment peur des autres, il a peur des inconnus. Une petite cigarette pour se réconforter, quelques psalmodies pour se remonter le moral et c’est presque complètement remotivé qu’il repart à la conquête d’une nouvelle porte. Je ne suis pas différent, ils ne vont rien me faire, c’est facile à faire, même pas peur !
Il descend au quatrième étage par l’escalier, la porte coupe-feu couine. Pour la discrétion, c’est raté, d’autant que le bras mécanique la claque presque violemment derrière lui. Monsieur William s’interdit d’aller frapper chez son voisin du dessous, il ne voudrait pas avoir à affronter des reproches sur le bruit de ses pas, de sa chaise sur le parquet à deux heures du matin ou quoi que ce soit qui puisse le mettre encore plus mal à l’aise. Il en serait quitte pour s’excuser, peut être même se faire engueuler, pas la peine d’y penser. Il file au fond du couloir à moitié sur la pointe des pieds, aperçoit le paillasson et se dit que ça doit sûrement être habité. Sur sa lancée, il toque. Beaucoup trop fort.
« - OUAIS ! J’ARRIVE !! »
Ce n’est pas un homme qui se tient debout, torse nu, dans l’embrasure, c’est un golgoth. Une bête énorme, en sueur, des pectoraux et des bras aussi développés que le Docteur Bruce Banner après transformation, deux mètres au moins, un cou de taureau et des abdominaux sculptés dans le marbre.
« - C’est pour quoi ? »
Monsieur William a reculé insensiblement quand Hulk a parlé. Au moins pour arriver à lui parler convenablement, en le regardant, quelque part, là haut, en direction du visage.
« - Euh, oui, enfin, euh, je suis votre voisin du dessus et…
- Je vous reconnais oui.
- Ah ? Euh, ben, oui, sans doute.
- Qu’est ce qui vous arrive alors ?
- Ah oui, enfin, euh c’est un peu bizarre comme question mais, euh, en fait, depuis ce matin, chez moi, je n’ai pas d’eau et vous ?
- J’en ai oui, je crois. Ne bougez pas, je vais vérifier. »
Oui, c’est ça, je vais faire ça. Ne pas bouger. Je ne suis pas persuadé que je pourrais de toutes façons, même si je le voulais.
Monsieur William entend l’eau couler dans l’évier de la cuisine certainement.
« - OUI ! J’EN AI ! »
Hulk reparaît.
« - Oui, j’ai de l’eau, c’est bon.
- Ah. Merci. Ça doit venir de chez moi alors.
- Oui, certainement. Vous avez vérifié au compteur ?
- Euh, j’ai essayé oui mais quelqu’un a mis un nouveau cadenas. Je n’ai pas pu ouvrir. Vous n’auriez pas la clef par hasard ?
- Ah non désolé Monsieur mais je peux essayer de te l’ouvrir, tu sais, les cadenas, ça me connaît ! HAHAHA. »
Monsieur William sourit ostensiblement pour accompagner le rugissement du monstre qui devait être un rire et surtout pour éviter de le vexer.
« - Vous êtes dans la serrurerie ? Dans le cadenas ?
- HAHAHAHA !! Ouais, c’est ça, on peut dire ça comme ça ! HAHA. Allez, montrez moi où il est votre problème, on va voir ce qu’on peut faire. »
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Monsieur William
Avec le temps, Monsieur William s’était habitué à ces courtes nuits et même lorsque l’occasion se présentait pour lui de dormir tout son saoul, la mécanique si bien huilée de son horloge biologique interne le tirait invariablement du sommeil à 6 heures 30. Quelques toussotements en inhalant les premières bouffées, aucun signe de mauvaise humeur malgré toute la fatigue accumulée depuis des années, malgré ce mal de dos récent qui l’avait poussé à reprendre une activité physique matinale, étirements, abdominaux et deux séries de pompes pour renforcer ce corps qui s’usait prématurément. Rigoureux, méthodique, Monsieur William s’attachait à effacer le poids des années qui s’accumulait sur ses reins et sur son ventre, beaucoup plus par nécessité que par souci d’esthétisme, même s’il lui arrivait de se surprendre, réjoui par l’effacement progressif de sa petite brioche.ffice ffice" />
Après avoir fini le café de la veille et fait ses exercices, il se dirigea comme à l’accoutumée vers la douche. Nu, il ouvrit le robinet. Le pommeau cracha un filet d’eau qui se tarit instantanément. Il vérifia en actionnant plusieurs fois le robinet. Rien. Il attrapa une serviette, enroula sa taille et ouvrit les robinets du lavabo, toujours rien. Un week-end qui commençait en fanfare par une coupure d’eau. Il fit remonter ses volets roulants pour constater qu’aucun travaux, qu’aucune tranchée n’était creusée dans sa rue. Il enfila un pull, son bas de pyjama et se mit en route vers le local technique sur le palier. Sa clef ne réussit pas à entrer dans la serrure. Quelqu’un avait changé le barillet lui empêchant ainsi d’accéder à son compteur. Monsieur William n’était pas du genre à s’énerver. Il rentra dans son appartement et passa un coup de téléphone à la générale des eaux. Evidemment, il était encore un peu tôt pour que les bureaux soient ouverts, il fut renvoyé vers les services d’urgence. Après vérification, un technicien lui confirma qu’il était à jour dans le règlement de ses factures (ce que Monsieur William savait pertinemment) et qu’aucun agent n’était donc venu durant la nuit procéder à une coupure. D’ailleurs, les coupures n’ont jamais lieu la nuit et un avis est déposé pour avertir les occupants. Il confirma aussi qu’aucun travaux n’étaient en cours et demanda si William était seul dans ce cas là ou si ses voisins étaient, eux aussi, privés d’eau. Monsieur William ne connaissait pas ses voisins et l’idée d’aller toquer à leurs portes lui déplaisait au plus haut point.
En raccrochant, une sorte d’inquiétude gagna Monsieur William. Un plaisantin ? Le propriétaire de l’immeuble s’essayant à quelques techniques dissuasives pour chasser ses locataires ? Ce changement de verrou l’inquiétait plus que tout. Quelqu’un avait pris la peine pendant la nuit de remplacer l’ancienne ouverture, de couper l’eau et de s’assurer ainsi qu’il ne pourrait pas la remettre en route. Il pensait que son imagination lui jouait quelques tours, qu’il devait s’agir d’une défaillance quelconque. Il fallait parer au plus pressé. Avoir l’air présentable avant de se résoudre à aller demander de l’aide au voisinage.
En actionnant les trois robinets de l’appartement, il réussit à obtenir quelques centilitres d’eau qui lui servirent à plaquer ses cheveux récalcitrants. Impossible de faire plus. Un coup de déodorant pour masquer l’odeur de sueur, inutile de penser à se laver les dents ni autre chose. Il se promit de penser à acheter deux ou trois bouteilles d’eau qu’il garderait en réserve. Il s’en voulait un peu de n’y avoir pas pensé avant.
Seul, assis à sa table de bistrot, il attendait 9 heures du matin avant d’oser déranger l’un de ses voisins. Cette seule pensée suffisait pour qu’il ait honte. Il retournait trois phrases dans sa tête pour ne pas être pris au dépourvu quand une porte s’ouvrirait. « Bonjour, excusez moi de vous déranger de si bonne heure mais est ce que vous avez de l’eau ? Est ce que, par hasard, vous auriez la clef du local technique pour que je puisse aller vérifier que mon arrivée d’eau est bien ouverte ? » Aucune raison de se faire du souci. Il essayait de se rassurer comme il le pouvait mais l’idée qu’un voisin lui avait joué un sale tour associée à l’idée de déranger quelqu’un de si bonne heure, de devoir parler, se justifier et sans doute demander de l’aide semaient en lui une confusion des plus désagréables. Est ce que les gens sont assez malveillants pour s’amuser de ce genre de choses ? Oui, bien sûr. Mais pourquoi lui ? Il ne faisait jamais de bruit, n’avait jamais été malpoli et personne n’avait jamais eu à se plaindre de son comportement dans l’immeuble. Par méchanceté ? Par erreur. Il ne pouvait s’agir que d’une erreur. Mais quand même, une erreur bizarre. Une coupure de la mauvaise arrivée d’eau et un changement de verrou, dans la nuit ou aux aurores. Qui pouvait lui en vouloir ? Non, définitivement, il devait s’agir d’une erreur. Quelqu’un était parti en vacances, avait voulu couper son arrivée d’eau et s’était simplement trompé de robinet. Ce quelqu’un avait négligé de vérifier que c’était bien sa propre arrivée d’eau qu’il avait coupé, c’est tout. Bon, ce quelqu’un avait pris la peine de changer le barillet du local technique sans doute pour que… Pour que quoi ? Pour que je ne puisse pas y accéder et remettre mon eau en route pensait Monsieur William. Ca ne pouvait être que délibéré. Les vagues d’angoisses succédaient aux vagues de honte. « Euh, bonjour Monsieur, est ce que vous n’auriez pas la clef du local pour les compteurs d’eau s’il vous plait ? » « Excusez moi de vous déranger mais est ce que… » Il se répétait mentalement les bonnes phrases, essayait d’imaginer les réponses, d’enchaîner, de trouver une assurance, une façon d’être, enfin, quelque chose à quoi se raccrocher pour ne pas se trouver ridicule, déstabilisé et rouge pivoine devant la ou les personnes qui lui répondraient, si on lui répondait.
Impossible de se faire un café pour patienter, les cigarettes s’enchaînaient à grande vitesse et les vérifications des robinets se succédaient, de plus en plus rapprochées. Quelle histoire pour une coupure d’eau. Pourquoi se mettre dans des états pareils ? Il essayait de se calmer, de se raisonner, de travailler un air aussi détendu que possible pour l’épreuve qui l’attendait. Pourquoi quelqu’un s’était il amusé à dérégler sa vie ? Qu’est ce que cela pouvait bien avoir d’amusant ? Il en était persuadé maintenant, c’était intentionnel. On ne change pas le verrou d’un local technique un samedi à 6 heures du matin pour le plaisir. Il détestait ce « on ». Qui ? Le propriétaire, il ne voyait que lui. A 9 heures du matin, il se décida à l’appeler, convaincu que ce désagrément ne pouvait venir que de lui.
« - Mais les voisins Monsieur ? Ils ont de l’eau les voisins ? »
Ah. Evidemment, il ne le savait toujours pas.
« - Allez voir, allez voir, c’est peut être une coupure générale de l’immeuble. Rappelez moi pour me tenir au courant. A tout à l’heure. »
Mais le changement de serrure ? Est ce qu’il n’y avait pas un droit quelconque qui garantissait au locataire le libre accès à son compteur d’eau ? Pourquoi avez vous changer la serrure du local technique ? Vous ne pouviez pas me fournir une clef pour éviter ce genre d’emmerdements ?
Rien. Rien n’était sorti. Il n’ avait plus qu’à obéir. Comme une explosion de colère a posteriori, totalement vaine et inutile. Seule sa lâcheté et son incapacité à s’imposer dans une conversation tourbillonnaient dans sa tête pour le narguer. Le manque d’assurance. Voilà, il avait manqué d’aplomb et d’assurance. C’était trop tard. Et quel malotru ce propriétaire, comme si je le dérangeais alors que c’est moi qui n’ai plus d’eau. Inutile de pester plus longtemps, inutile de continuer à s’enfoncer tout seul, Monsieur William devait s’armer de courage et surmonter ses inhibitions. Les voisins n’allaient pas l’agresser, pas lui crier dessus, pas le refouler, ce sont des êtres normaux. Ils compatiraient et seraient juste un peu surpris de le voir venir les déranger aussi tôt, en cette première matinée du week-end, rien de grave. Ils comprendraient, ça peut arriver à tout le monde et ils comprendraient aussi son embarras de se présenter dans cet état, alors qu’il était évident qu’il n’était pas lavé. Allez, presque neuf heures et demi, c’était juste un mauvais moment à passer, courage.
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