"La vie d'un homme
n'est qu'une lutte pour l'existence
avec la certitude d'être vaincu à la fin."
A. Schopenauer





Nuit Gravement

 


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Je suppose que pour une première page, un premier contact il faut que je me présente un minimum. Ca va être rapide. Je ne suis rien ni personne. Estime de moi au fin fond du gouffre en ce moment. Le beauf de base ? Ne cherchez plus, c'est moi. Besoin d'un représentant de la majorité silencieuse ? Je suis là. Je ne vote pas, je ne travaille plus, je dors peu, j'ai un avis sur tout mais jamais le bon, je ne suis pas à la mode, à moins que ça ne soit le contraire. J'aime une femme qui a une tumeur au cerveau et qui se meurt. Quand je serai grand je serai tumurologue et j'enlèverai le mal de sa tête et nous serons heureux. L'avantage de la tumeur sur l'accident de voiture c'est qu'on a le temps de s'habituer à l'idée de la mort. C'est comme si tu vivais un immense coup de frein en replay. Tellement ralenti que ça peut durer, durer et durer encore mais tu connais la fin. Et même en se jetant sur le frein à main, tu sais que tu vas y passer sous le cul de ce putain de 38 tonnes. Décapité, à la fin. Tumorifiée, à la fin. Mais tu essayes de profiter de chaque instant qui te rapproche un peu plus de la fin. Même si tout est contre nous.


 


La télévision tourne en permanence. Le pc aussi. L’halogène est au maximum. Le lave linge essaye de rattraper mon linge sale en retard. Je viens de toucher les assedics et je suis déjà à découvert. Je n’ai pas payé mon loyer. Ma princesse est au fond de son lit, agonisante. J’arrête de fumer, j’entame une grève de la faim, je m’installe dans une chambre de bonne et dans trois mois je suis à flot. Je fume ma soit disant dernière cigarette. Cette fois c’est la bonne. Presque trois paquets par jour depuis deux ans. Deux pendant sept ans. Un durant les huit premières années. Et mon amour se meurt. Peut être a t’elle déjà rejoint les abîmes et je ne suis même pas au courant. Ce monde de communication est tout de même étrange. Les véhicules des autoroutes de l’information sont inutiles. Ils contiennent des messages à caractère mondialistes, alter mondialistes mais rien de personnel. J’ai 31 ans, j’ai dû connaître bibliquement une trentaine de femmes et je me prépare à la mort de la dernière. J’ai pourtant l’habitude que les femmes me quittent. Tout de même. Elle aurait pu trouver autre chose. Ça sera une première. « Tu sais, il me reste sans doute moins d’un an à vivre. » Il y a quelques minutes que je la tiens dans mes bras, que nous nous embrassons. Mariée, procédure de divorce, trois enfants. Et moins d’un an à vivre. Est-ce qu’il n’existe pas d’histoires simples ? Je vois les choses simplement et tout autour de moi se complique. Quel égoïsme, quel ingrat, elle est alitée depuis bientôt trois semaines et c’est moi qui suis dans la plainte.


Tiens, je voudrais faire cinq centimètres de plus. Partout. Ça c’est vraiment une pensée à la con. Je ne me changerai pas. Je peux maigrir, grossir, surtout grossir, me muscler, changer de vêtements, de coupe de cheveux, mais prendre cinq centimètres ? Me faire opérer de la queue, à la rigueur, c’est à la mode. Je l’aime bien ma queue pourtant. C’est Barbey d’Aurevilly qui a dit qu’il y a des jours où l’on ne voit la vie qu’au travers d’un cristal noir ? Je ne sais plus. Mais c’est juste en tout cas.


 


Merde, j’ai envie d’une cigarette. Ça va passer, ça va passer, ça va passer. Il paraît que l’envie dure deux minutes. Le problème quand tu fumes soixante cigarettes par jour c’est que l’envie revient souvent. Je me demande si la Sécu me fera des prix pour tout ce que je ne vais pas lui coûter en arrêtant. Trois cent soixante cinq paquets pendant huit ans, sept cent trente pendant sept, mille quatre vingt quinze fois deux. Dix mille deux cent vingt paquets en dix sept ans.. Deux cent quatre mille quatre cent cigarettes. Et mes poumons qui ne contiennent que cinq litres d’air. J’avais quatorze ans. Ma première sortie en boîte. Et mon pote a sorti un paquet. Gitanes blondes. Tu en veux une ? Pourquoi pas. Une bouteille de whisky. Le lundi nous achetions nos cigarettes ensemble. C’est bizarre. Je me souviens de ma première véritable cigarette et je ne me souviens pas de mon premier joint.


 


Ma première pelle aussi je m’en souviens. Ma première fellation. Ma première pénétration aussi. C’était le même soir. Je me rappelle ce genre de choses. Je ne le savais même pas. Marilyne, la première fille que j’ai embrassée. Je ne lui ai même pas touché les seins.


 


Quatorze heures cinquante huit. J’ai tenu environ deux heures. Elle fait du bien celle là. Je l’écrase et j’en rallume une. Je pense à la Sécu, à mes petits poumons. Et je nie la future disparition de Véronique. Cela n’existe pas. C’est une invention. Elle vit. Elle vivra.


 


Elle était belle Marilyne. Pas très grande, brune, de gros seins, un cul tout rond moulé dans un jean. Ça n’était pas encore la fureur des strings, mais quel cul. Une belle jeune fille de treize ou quatorze ans. En colonie à Megève. Sous la tente. L’année suivante il y a eu Julie. Merde, ça fait peur de même se souvenir des prénoms. Ça fait peur pour celles que j’ai oubliées. Est-ce que je suis capable de dresser une liste ? Re cigarette. J’arrête demain. Dans quel ordre ? Chronologique ? Je vois des visages mais j’ai oublié les prénoms. Quelle honte. Je me suis toujours fait berner par les femmes. Ça n’est pas que la femme est méchante, c’est que l’homme est con. C’est Jacques Brel qui dit ça dans une interview à Knokke-le-Zoute. 31 ans pour me dire que je suis un con. Je progresse.


 


Mes digressions vous emmerdent. C’est ma façon à moi de ne pas y penser tout le temps. Ma façon d’arrêter le temps. Ecrire, vite écrire avant qu’elle ne soit plus là pour me lire. Elle ne savait pas que j’écris. Je le lui ai dit un soir qu’elle me tannait avec un jeune illettré qui lisait un poème de sa composition dans une émission de Bataille et Fontaine.


Comment j'ai atterri là dessus ? Elle évidemment. L'amour n'existe pas il n'existe que des preuves d'amour. C'est un autre auteur-compositeur qui a dit ça, mais nettement moins doué que le jeune con de TF1. Donc, en preuve d'amour, je laisse tourner cette émission à haute valeur culturelle ajoutée. Faire imploser tous les postes de télévisions branchés sur la une à ce moment là ou pas ? Euthanasier Bataille et Fontaine ou pas ? Ouvrir le rideau ou pas ?


Avant que la jeune femme ne se décide à ouvrir ou pas le rideau, le poète-auteur-compositeur déclame sa flamme. Une merde infâme (déclame, flamme, infâme... je me demande si je ne devrais pas me lancer là dedans quand même...). Et long, mais long... 


Trois mots qui sont faciles à dire mais difficile à penser, trois mots qui sont dans mon cœur, trois mots qui sont dans ma tête, trois mots... Euh ? TA GUEULE ? Mince, manqué ça fait que deux ! Pfff bouge pas j'essaye encore. JE T ENCULE ? Ouais ! là j'ai bon hein ? Pardon je dérape, de toutes façons je ne serai jamais un poète. Aaaaaah ok ! C'était "je t'aime" les fameux trois mots, mais il fallait attendre la fin pour le savoir. Quel talent tout de même ! 


J'ai de la peine pour lui, et ce, même en caressant d'une main distraite le clitoris distrait aussi de ma princesse, c'est vous dire. Et là je me rends compte subitement que j'aime une midinette post-adolescente. 


" - Quand est ce que tu m'écris comme ça ?"


Nous y voilà. Le début des emmerdements. Je la connais. Elle ne va pas lâcher l'affaire tant que je ne lui aurai pas répondu ou pondu un poème acnéique de lycéen en rut.


" - Euh ben, c'est quand même une grosse daube ce qu'il a écrit le gars là ! Regarde la blonde de l'autre coté du rideau, elle se fout de sa gueule !"


" - Ce n'est pas la question ! Je te demande quand est ce que tu m'écris quelque chose comme ça !"


" - Ben j'ai plus 14 ans tu sais !"


" - Tu vois c'est ça qui est touchant, il est amoureux LUI !"


Evidemment, moi non, évidemment.


" - Je veux une date ! Tu m'écris demain ?" 


J'aime un tyran midinette. Je ne peux m'en prendre qu'à moi meme. Je me défends, elle insiste, je contre, elle relève la balle et là je sais que je vais prendre un smash dans les trois mètres. Du calme ou ça va dégénérer.


Tentative vaine de changer de conversation, tentative d'un peu de silence, tentative de reprise de massage clitoridien...


" - Alors ? tu m'écris quelque chose ?"


Argh ! Je me lève et je viens m’installer à mon écran. Elle est dans la chambre et je lis à voix haute deux ou trois textes qui la concernent. Je reviens. Elle pleure. C'est la première fois que je la vois pleurer.


" - Ne pleure pas mon amour"


" - Je t'aime, je t'aime, je t'aime" entrecoupés de sanglots.


Elle se blottit contre moi. Ses larmes coulent dans mon cou, sur mon torse. Elle essaye d'arrêter de pleurer, mais elle se retient si souvent qu'elle ne peut pas. Pleure mon amour, tu dois en avoir besoin...


" - Il faudra que tu me les envois."


" - Je ne pourrais pas écrire la même chose si je sais que tu vas le lire. Ce n'est pas fait pour ça."


" - Je t'aime"


Trois mots qui... pitié.


" - Dis princesse ?"


" - Quoi ?"


" - Tu l'ouvres ce putain de rideau ou pas ?" 


 


 


 


2.


 


20 septembre 2004.


 


Je vis ma vie dans l'attente de ta mort mon amour. Je devrais tout faire, tous les jours, toutes les heures pour t'enlever un moment à cette putain de tumeur mais c'est trop souvent au dessus de mes forces.


Six jours que tu n'as pas quitté ta chambre.


Espérer. Croire. En quoi ? Espérer que tu t'en ailles sans souffrir. Que tu t'éteignes entre mes bras dans un dernier sourire d'indulgence envers mes larmes. Que nous nous retrouverons dans un autre monde, dans une autre vie, dans un hypothétique ailleurs. Sera t’il meilleur cet ailleurs ?


Qu'est ce que je vais faire de tout l'amour que tu m'as donné, mon amour ?


J'en veux à la terre entière qui vivra après toi. Je m'en veux de ne pas pouvoir prendre ta place. Je me suis plains tant de fois de cette vie de merde. Prends moi putain de Dieu.  Epargne la et emporte moi. Laisse la en paix, laisse la devenir grand mère, laisse la.


Blasphèmes perdus dans l'océan de son inexistence.


Et je pensais à 20 ans que le bonheur était à portée de la main. 30 ans, 31 depuis deux jours et il faudra que je me contente de voir le jour d'après en me réjouissant de ne pas être encore mort.


Pardonne ma peine qui s'étale égoïstement.


Je t'aime Véro.


 


 


3.


 


           


Je me rends compte de ce que cela peut avoir d’indécent, de malsain ou de déplacé de vous laisser entrer dans mon intimité comme ça. Mais je m’en fous. Et puis c’est la mode non ? Pour une fois que je vais être tendance. La télé réalité poussée à l’extrême. Je pourrais demander à Lelay ou au patron de la 6 s’ils ne veulent pas installer des caméras chez ma princesse. Et puis chez moi aussi un peu, histoire de voir comment ça peut faire mal une saloperie pareille. Ma peine est égoïste oui. Je n’ai aucun moyen de faire autrement. Je ne peux pas partager la douleur d’une orange qui grossit lentement mais sûrement dans le crâne de mon amour. Je ne peux que te raconter ce que je vis, au jour le jour, nuit après nuit.


Tu ne me croiras peut être pas mais c’est juste une déclaration d’amour. Je ne sais pas jusqu’à quand j’écrirai comme ça. Je ne sais pas si j’aurai le courage, la force d’aller jusqu’au bout de ma démarche. Il y a des soirs où c’est difficile, simplement difficile. Je sais que je voudrais qu’elle puisse lire tout ça avant de s’en aller. Je sais que je voudrais qu’elle sache que, quoi qu’il arrive, elle sera toujours présente, ici, dans ces pages. Je sais que je voudrais qu’elle vive, encore un peu, à travers chaque personne qui lira ces mots que je sème comme autant de graines. Je sais aussi que je voudrais que, quand tu refermes ce livre, tu l’emmènes un tout petit peu avec toi, quelque part, dans ton cœur, dans ta tête et que, quand ta vie t’emmerde profondément, quand ton petit chef te fout hors de toi, quand le métro est en grève, tu penses un petit peu à elle et tu souris à la vie. C’est certainement très con comme démarche, je n’en ai pas trouvé d’autre pour lui donner tout mon amour.


Qu'est ce que tu veux que je te dise d’autre ? Que la vie est une vraie saloperie ? Tu le sais déjà. Et si tu es là, tu ne comptes pas trop sur moi pour te faire sauter au plafond devant une rémission spontanée. 


Ça s'aggrave. Tous les jours un peu plus et même pas insidieusement. Elle ne sort plus. Les volets sont fermés dans toute la maison parce qu'elle ne supporte plus la lumière. Elle tousse énormément. La fièvre va et vient. Elle a maigri, encore. Trois kilos en trois jours. Je conseillerai la tumeur si j'étais l'éditorialiste de "Jeune et Jolie" du mois de mai. Les vertiges, les nausées, les pertes de mémoire, elle perd la tête comme elle dit, elle se meurt.


J'ai discuté deux fois dix minutes avec elle aujourd'hui. Je suis persuadé que cela lui coûte de me parler au téléphone avec cette putain de bronchite. Elle n'a pas envie que je garde d'elle le souvenir d'une jeune femme diminuée. Et moi je ne vois que la femme que j'aime à qui on fait du mal, tous les jours un peu plus. J'ai peur qu'elle ne me donne plus de nouvelles pour me protéger. J'ai peur que sa mère m'appelle dans la nuit, demain matin...


Sur msn tout à l'heure, je lui annonçais la mort de Françoise Sagan. Je ne savais pas que Marie (sa fille cadette, 10 ans) était là et lisait aussi.


"- Et toi maman ? Ca sera quand ta mort ?


 - Elle approche doucement ma chérie."


Tu ne me connais pas jolie Marie et c'est sans doute mieux ainsi.


Un peu plus tard, elle m'a dit qu'elle en venait à souhaiter que ça ne soit plus trop long. Les maux de tête ne lui accordent plus aucun répit. C'est peut être même une question d'heures. Personne ne peut savoir, plus une question de mois en tous cas. Et moi je pleure en écrivant. Et si je croyais qu'il y ait un Dieu quelque part je prierais.


J'ai simplement envie de lui tenir la main. 


 


 


4.


 


3 octobre 2004


           


J’ai beaucoup de mal à écrire en ce moment. Beaucoup de mal à aller chercher au fond de moi cette putain de réalité. Est-ce que je t’ai dit qu’elle lit ce que j’écris maintenant ? C’est sans doute lié. Je ne sais pas si j’arriverai à continuer à écrire dans ces conditions. Je voudrais qu’elle ne le lise qu’à la fin. Pour cela, il va falloir que je produise beaucoup plus et beaucoup plus vite, une sorte de course contre la montre, une course contre la mort.


Comme j’arrête de fumer aussi, pour la énième fois, j’ai énormément de mal à me concentrer, à lier des phrases, à enchaîner des mots. Mais j’ai l’impression que les journées sont tellement plus longues sans cigarettes que cela me permettra peut être d’aller au bout avant que Madame Tumeur n’ait gagné.


Véronique et moi formons un couple un petit peu particulier. Nous ne vivons pas ensemble. Elle habite à 25 kilomètres d’Avignon dans une grande maison avec ses 3 enfants, Mathieu, Marie et Maxime. Trois enfants que je ne connais pas, maison que je ne connais pas, vie dont je suis totalement exclu. Elle est professeur à la faculté des sciences économiques de Montpellier, elle a 35 ans. Est-il utile de préciser que, malgré ses efforts et sa volonté acharnée de poursuivre, elle est actuellement en arrêt maladie ?


J’ai longtemps cru qu’elle me mentait, qu’elle inventait tout cela, la tumeur aussi peut être, qu’elle n’était pas divorcée et qu’à quelques kilomètres de mon appartement, son mari l’attendait. Mais ce n’est pas le cas. Son divorce a été prononcé et son ex mari a même essayé de lui enlever la garde des enfants pour, je te le donne en mille, raisons médicales. Je le comprends, même si je ne l’approuve pas et qu’il me semble qu’il aurait été plus élégant de ne pas lui faire subir ce genres d’épreuves supplémentaires. Imposer un passage devant une juridiction, aux seules fins de montrer à quel point elle est diminuée, incapable de s’occuper de ses enfants et toutes ces conneries, me paraît simplement indigne. Les gentlemen n’existent plus. Les enculés par contre, ça pullule. Je suis grossier, oui, certainement, mais je t’interdis même de penser que je sois vulgaire. Ce qui est vulgaire c’est d’obliger une belle jeune femme à se pointer à la barre d’un tribunal pour montrer qu’elle a encore toute sa tête. C’est l’obliger à passer toute une série d’examens médicaux, physiques, psychologiques et psychiatriques alors qu’elle ne peut plus voir une blouse blanche en peinture.


Ce qui est vulgaire, c’est la beauté, la jeunesse, l’intelligence frappées par une putain de maladie. Ça c’est vulgaire, moi, je suis juste grossier. J’écris avec mes mots, avec mes maux, avec son mal. Mais j’aurai beau utiliser toutes les circonvolutions que tu veux, des métaphores sordides pour éviter de te choquer, il n’y a pas deux mille moyens d’écrire que la vie est quand même une véritable petite pute.


 


J’ai froid, j’ai chaud, les mains moites, je tousse, je renifle et je mâche à longueur de journée. Non d’ailleurs, je ne mâche pas, je détruis consciencieusement, nerveusement des chewing-gums. Je ne suis pas persuadé que ça soit le meilleur moment pour arrêter de fumer. Mais finalement est-ce qu’il y a un bon moment ? Est-ce qu’il y a un bon moment pour arrêter la marche de la mort ?


 


 


 


5.


 


05 octobre 2004


 


Même si mon inquiétude demeure je suis plus serein. Je m’invente des espoirs. Personne ne peut dire combien de temps cela va durer. Alors pourquoi pas dix ans, vingt ans ? Et ça sera le cas. Elle, elle n’y croit plus. Comme elle ne croit plus en Dieu. Moi je n’y ai jamais cru en Dieu même si je continue de porter la croix de son baptême autour de mon cou et je me mets à rêver d’un autre monde. Mais si je ne crois pas en la rémission, je crois qu’elle peut vivre encore longtemps, très longtemps. J’espère au moins.


Le changement de protocole l’a complètement anéantie au début. Il faut dire qu’ils lui ont collé un régime à 1200 calories avec. Elle n’avait plus aucune force, elle restait allongée toute la journée. Là, ça à l’air d’aller mieux. Elle sort, elle vient me voir, nous retournons dans nos restaurants préférés et nous faisons l’amour jusque tard dans la nuit. J’espère qu’elle s’oublie dans ces moments là.


Nous ne passons plus notre temps à nous engueuler comme cela a pu être le cas, souvent, trop souvent. Elle n’aime pas que je dise qu’elle est caractérielle puisque c’est moi le caractériel du couple. Je suppose que nous le sommes tous les deux, et pas qu’un peu. Alors pour un rien ça dégénérait et nous nous faisions la gueule pendant des jours et des jours. Souvent elle voulait que je la quitte aussi. Parce qu’elle ne voulait pas que j’assiste à ça. Elle voulait juste que je m’en aille, loin, et que je sois heureux avec une autre. Alors qu’elle, elle n’allait m’apporter que du malheur. J’avais beau lui expliquer que je l’aimais, que je n’avais pas choisi de tomber amoureux d’elle, que je n’avais pas peur d’affronter ça à ses côtés, qu’elle ne me l’avait pas caché, que la mort n’était pas encore là, que nous avions le temps, qu’il n’y a pas de fatalité, que ce qui est inopérable ou incurable aujourd’hui ne le sera peut être plus dans un an et tant d’autres arguments auxquels, pour la plupart je crois encore. J’avais beau lui dire tout cela, elle ne voyait que mon attachement grandir pour elle, que son amour grandir pour moi et la déchirure d’une séparation tragique qui s’annonçait.


Elle approche cette séparation et j’ai mal, mais je ne regrette pas. Je veux juste lui faire vivre la plus belle des histoires d’amour. Je n’appartiendrai jamais à sa famille, à sa classe sociale et je crois que, même si nous l’avions voulu autrement, je n’aurai jamais pu m’intégrer à une table de Général, son père. Est-ce que cela a vraiment une importance ?


Elle a demandé à sa mère de me prévenir le jour où la mort viendrait l’emporter parce que je n’aurai pas le droit de partager ses derniers instants. Pour ne pas mettre trop le bordel dans la vie de ses enfants, dans la vie qu’elle a bâti avant moi, parallèlement à notre histoire, la vie à laquelle je n’appartiens pas. Je donne sans doute l’impression de le regretter et oui, je regrette de ne pas être avec elle tous les jours, toutes les heures. Nous aurions sans doute pu vivre des moments de bonheur intense mais ça voulait aussi dire prendre le risque de déstabiliser les enfants au temps de la séparation.


 


  


6.


 


6 Octobre 2004


 


Ma princesse n'est pas partie tard hier soir, minuit et quelques, elle va mieux. Du moins, j'ai l'impression qu'elle va mieux. Elle râle, elle est jalouse, elle fait des écarts à son régime draconien et elle a envoyé chier les blouses blanches. Ce sont bien des signes qu'elle va mieux. Je ne peux pas m'empêcher d'être inquiet. Toutes les personnes que j'ai vu mourir allait mieux, la veille. Mais ça n'est pas encore pour tout de suite. Tant mieux.


Elle m'a dit hier que j'étais la seule personne aux cotés de laquelle elle ne se sentait pas malade. Je sais qu'elle fait des efforts pour que je me rende compte du moins possible, pour que je ne la vois pas quand elle est diminuée, pour que je ne sois pas trop inquiet. Elle veut que je garde d'elle l'image d'une jeune femme normale. Je me fous des images normales. Ca n'est pas d'une image normale dont je suis amoureux.


Je lui ai fait lire, dans la soirée, ce que j'essaye de mettre en forme, pour elle, pour moi. J'ai toujours peur d'être pris par le temps. Elle aussi. Alors nous avons décidé qu’elle lirait au fur et à mesure. Mon comité de censure. Je crois que ça la rend heureuse. Il faut que je sois plus rapide pour ne pas avoir de regrets, pour que, malgré la progression, je prenne de vitesse la maladie.


Je suis conscient de tout ce que cela peut avoir d'indécence et d'exhibitionnisme morbide. Conscient aussi d'utiliser la lente agonie de mon amour pour écrire, pour créer (si tant est que je puisse me considérer comme créateur). Mais que puis je faire d'autre ? Je n'ai pas d'argent, pas de fortune personnelle qui me permette de la couvrir d'ors et de lumière. Je n'ai pas les moyens de lui offrir une vie intense et pleine de surprises, de voyages, de cadeaux en tous genres. Je ne peux lui apporter que le réconfort de nos nuits d'amour, de tendresse, de caresses et de baisers. Je ne peux lui offrir que mes mots. Alors j'écris.


Mais qu’est ce que je suis en train d’écrire ? Une longue plainte ? Qu’est ce que je dois dire ? Qu’est ce que je dois taire ? Je ne sais déjà plus pourquoi je suis ici, à te parler, à te raconter ma vie, sa mort. J’ai toujours écrit, en dilettante, comme tous les français il paraît. Quelques nouvelles, quelques pages personnelles, quelques lettres et un blog depuis peu. Mais là, ça à l’air d’être plus sérieux. Là, j’ai envie d’aller au bout, écrire 200 pages et proposer mes états d’âmes aux éditeurs. J’ai peur de manquer de souffle, n’être qu’un sprinter et m’étaler lamentablement aux 100 mètres. Ne pas arriver à écrire tous les jours, être tari. C’est très con tu sais, j’ai envie qu’elle puisse être fière de moi. Qu’elle n’ait plus honte de pouvoir dire à son père, à ses frères ingénieurs, à ses amis huppés qu’elle aime un mec comme moi, un moins que rien. Elle a beau dire le contraire, il y a quand même un peu de ça. Ca n’est pas la première fois que je le vis, je ne m’en offusque plus. Une jeune femme m’a expliqué un jour que je lui plaisais, qu’elle avait envie de moi mais que c’était une relation impossible parce que nous n’appartenions pas à la même classe sociale. Une autre m’a dit que j’étais l’homme le plus laid avec qui elle avait couché, l’homme le plus négligé, le plus mal habillé. Elle a rajouté qu’elle n’avait jamais joui comme ça, qu’elle ne connaissait pas son corps avant moi. C’est quand même un joli lot de consolation.


Evidemment je ne suis pas une beurette sortant de sa cité, un journaliste dépressif, l’amant d’une productrice ou le fils caché, « attouché » d’Yves Montand. Je ne représente pas une entité médiatique porteuse, je ne vendrai pas 50 000 exemplaires et je ne serai pas invité sur les plateaux d’Ardisson ou de Fogiel. Est ce que tu crois qu’un éditeur sera arrivé jusqu’ici ? Remarque, si tu me lis, c’est que c’est possible. Inch Allah.


 


 


 


7.


 


Je sors de chez le coiffeur et si je me rase je serais à peu près présentable. Les gens vont recommencer à me dire bonjour, à être aimables. Ils le sont nettement moins quand j'ai les cheveux longs. C'est peut être pour ça que je les garde longs aussi longtemps. Pour me conforter dans l'idée que ce sont tous des cons. C'était les Garçons Bouchers qui chantaient quelque chose dans le genre. Enfile un blouson noir et laisse toi pousser les cheveux, tu vas voir la gueule de la tolérance. C'est bizarre que la tolérance m'obsède tant. Je deviens intolérant à la tolérance. Quand est ce que je vais sortir de ma putain de crise d'adolescence ?!


Après quelques jours passés chez ses parents, ma princesse allait mieux. Mais c'est reparti. C'est de plus en plus fréquent. Les crises reviennent de plus en plus rapprochées. Ca aussi ça m'obsède. Elle ne peut pas s'allonger. Elle essaye de dormir assise dans son lit. Elle est venue mardi soir et je ne pouvais même pas lui passer la main dans les cheveux. Elle a passé presque deux heures à essayer de trouver la position qui lui faisait le moins mal. Je ne te parle même pas de faire l'amour. Nevermind, ça ne m'a jamais dérangé de me branler mais les seuls moments où elle oubliait un peu la maladie nous sont interdits pour l'instant. Parfois elle ne m'entend pas quand je lui parle. J'ai l'impression qu'elle est si concentrée pour lutter contre la douleur que plus rien d'autre ne peut exister.


Des fois je voudrais que tout s'arrête. Des fois je voudrais que la mort la libère. Nous libère. C'est complètement dégueulasse mais je crois que j'ai de plus en plus de mal à vivre dans cette putain d'attente. La pluie a cessé, ça va revenir. Des fois, je me dis que ma vie n'est plus que ça, bloquée, suspendue aux désirs d'une tumeur. J'ai même penser amener mon costume au pressing pour qu'il soit prêt le jour J. Je ne sais plus vraiment quoi faire à part m'habituer à l'idée. J'envisage même qu'elle me demande de l'aider à mourir. Je m'oblige a essayer de penser à autre chose. C'est cette putain de certitude qui est insupportable. Et j'ai beau m'inventer des espoirs, le réel me rattrape à chaque fois. Je suis trop terre à terre pour y croire encore mais je n'ai pas le droit d'abandonner l'espoir. C'est contradictoire tout ça. C'est vraiment le bordel dans ma tête et je navigue entre la culpabilité, la peine, l'inquiétude et le bonheur qu'elle soit toujours près de ses enfants, près de moi. Tiens, si je croyais aux signes je te dirai qu'il y a un rayon de soleil qui vient de percer les nuages. L'orage à l'air de s'être éloigné.


« Quand il fait beau c’est plus facile. »


C'est une mamie, au bar, tout à l'heure, qui me disait ça. C'est angoissant de penser que, même pour les gentilles mamies qui picolent, c'est difficile. Alors il n'y a pas d'espoir. Ca ne s'améliore pas avec l'age. Ca ne change pas. Et il faudra attendre les beaux jours pour trouver le fardeau un peu moins lourd à porter. Les enfants, l'expérience, la retraite... rien n'y fait. Il y a des gens comme ça, qui supportent, toute leur vie.


Il est 16 h 28, je ne suis pas saoul, je me suis arrêté au cinquième Picon. J'avais faim. J'avais envie de pleurer. C'est passé. Mais putain que le spectacle de la vie quotidienne est douloureux. Les gens heureux ne fréquentent pas les bars. Il y a sans doute un lien de cause à effet. J'ai toujours cru naïvement que la vie était une ascension mais qui me rendra l'insouciance ? Qui me rendra la liberté de me tromper ? Qui me rendra le courage ? Fermer ma gueule, marcher droit et penser à payer mes impôts avant qu'un costard cravate ne vienne me tirer du lit à 6 heures du matin. Je ne peux pas m'en prendre aux autres même si je le fais. Le poids de l'échec de ma vie est encore trop difficile à porter seul, alors il y a la société, la politique, les enculés, les autres… c'est plus facile.


Comment parler d'échec d'une vie à 31 ans ? Penser à infléchir la courbe. Noter qu'il faut changer. Prendre des résolutions. Se lever tôt. Manger équilibré. Mais dans quel but ? Mourir en bonne santé. Gagner ma vie. Profiter un peu de la beauté qui m'entoure. La beauté d'un scanner.


"Pour gagner quoi savez-vous ? Quatre planches de bois et des clous." C'est le vieux qui chante ça, sur une petite musique légère.


Fixer un point sur l'horizon et avancer jusqu'à s'en approcher, jusqu'à l'atteindre. Le seul point qu'il y a sur ma ligne d'horizon c’est la mort. Heureux ou malheureux je m'en rapproche. Sans doute le seul objectif que je tiendrai. Une belle réussite. Et j'aurai vu partir une partie de ceux que j'aime. Est ce qu'on s'habitue avec le temps ?


Tu sais mon amour, quand il fait beau, c'est plus facile.


 


 


8.


           


            Ma mère n’a plus qu’un seul sujet de conversation. Quand est ce que tu retrouves du travail ? Je n’ai pas envie de l’inquiéter mais elle doit bien se rendre compte que je ne fais pas grand chose pour en trouver. Je ne sais pas si j’ai déjà pris la décision dans ma tête mais je n’ai pas envie de retourner dans le social. J’aime ça pourtant, mais je ne suis pas assez disponible, pas assez empathique. Et puis je te l’ai dit déjà, je me sens comme bloqué, incapable de prendre des décisions, incapable d’assumer que le show doive continuer. « Tu as des nouvelles de ton travail ? »


Est ce que je ne suis pas en train de m’enfermer dans mon malheur ? Ca me fait bizarre d’utiliser le mot malheur. J’ai les allocs, je mange à ma faim, je suis en bonne santé, j’ai un toit et le pays n’est pas en guerre. Ça n’est pas du malheur, c’est une absence de bonheur. Tu ne peux pas t’imaginer à quel point je culpabilise. J’ai l’impression d’être dans la plainte, la complainte et de ne pas en avoir le droit. Ce n’est pas moi qui devrait écrire, qui devrait te parler, c’est mon amour. Elle saurait quoi te dire. Elle saurait t’expliquer qu’est ce qu’on ressent quand on sait qu’on va mourir, quand on sait qu’on va laisser ses enfants, ses parents, quand on se sent devenir inutile. Même si ce sentiment d’inutilité est stupide.


Tu ferais mieux de m’écrire une belle histoire d’amour. Avec un peu de mort à la fin quand même. Voilà ce qu’elle me dirait. Fais moi rêver, encore. Fais moi sourire, fais moi pleurer, emmène moi. Et je n’y arrive pas.


Il y a des soirs où c'est difficile de parler d'autre chose. Des soirs où elle n'a pas le moral, des soirs où je n'ai pas les mots pour la faire sourire.


"- Pourquoi ça m’arrive à moi ?"


Je ne le sais pas mon amour.


Belle, intelligente, 35 ans, trois enfants aussi blonds qu'elle, malade à en crever. Et c'est l'automne déjà.


"- Pourquoi moi ?"


Je ne le sais pas mon amour.


Il y a des soirs où la peine est plus forte que les mots.


 


Et inutile de cracher sur la télé réalité pour m'étaler de la sorte. Si au moins à la fin j'avais le choix entre Marjolaine et 50 000 euros. Même pas. Faire mon intéressant en bidouillant les trois cent mots que je connais pour déverser ma fosse à purin. Me plaindre, me faire plaindre, réclamer de la compassion, de l'attention et entrer de plain-pied dans l'exhibitionnisme. Caussimon faisait du gauchisme à la mode, moi, c’est du réalisme.


Quel narcissisme tout de même ! Quel ego surdimensionné ! Il faudra que je pense à investir dans une web-cam et un scanner, histoire de pouvoir espérer avoir ma gueule à la une un jour ou l'autre. Mieux sans doute, pouvoir montrer mon cul.


En fait je ne vois vraiment que quatre explications à ce que je suis en train de faire. Le besoin d'écrire. Le besoin d'exister. Le besoin de séduire. Le besoin de thérapie. Et tout ça se mélange pour être régurgité ici. Directement du producteur au consommateur. Je suis un grand malade qui a besoin d'amour, sous toutes ses formes. Je rêve de quelque chose qui ressemble au clip de Robbie Williams, un strip-tease intégral. Sous les vêtements, la peau. Sous la peau,  la chair. Sous la chair... la vérité ?  Ma vérité plus exactement. Mais il y a la honte, la pudeur, les tabous, la morale et sans doute tout un tas de freins à la mords moi le nœud. Alors je me dis que, sans doute, dans l'accumulation, dans l'exercice quotidien, avec le temps, j'apparaîtrai tel que je suis, en mosaïque. Nous y voilà. Putain de question existentielle : qui suis-je ? Ca doit ressembler à un début de réponse de se poser la question. Peut être même quelque chose qui définirait notre appartenance à l'humanité.


Et si j'arrêtais d'enculer les mouches en me branlant le cerveau devant un miroir ? Hein ?


Good idea.


J'ai envie que ma Véro guérisse, sa peine de mort commuée en perpétuité, avec 30 ans incompressible, 30 ans de vie commune. Elle est dans une cellule d'où l'on ne s'évade pas, comme Mesrine. Il reste peut être une fenêtre ouverte quelque part. 


 


 


 


9.


 


            Plus j’avance et plus je me rends compte que mes textes sont bourrés de questions. Ça doit avoir une signification quelconque. Des questions et si peu de réponses ou des réponses jetées au hasard, des heures passées à essayer de me justifier. Sans doute devant la crainte d’un jugement. Je me sens perdu, comme un petit garçon dans un grand magasin. J’ai lâché la main de ma maman et j’erre dans les rayons, perdu. Les gens me regardent et se demandent ce que je fais là, s’inquiètent aussi certainement, mais ils ont autre chose à faire, des courses à finir au plus vite, pas le temps de s’occuper de moi.


            Moi, moi, moi, il n’y en a plus que pour moi dans mes mots et cela m’insupporte. J’évite de parler de ce qui ne va pas, de ce qui cloche vraiment depuis presque 15 jours maintenant et que je tais. Parce que je ne sais pas grand chose, parce que j’ai de la peine, parce que je me complais dans cette litanie obsessionnelle : j’ai mal, je souffre…


Merde à la fin. Il y a  plus de 10 jours que je n’ai pas vu Véronique. Elle ne sort plus du tout, ne m’envoie que très rarement des sms, ne répond pas à mes mails et j’apprends hier soir qu’elle se fait piquer, trois fois par jour. Je suppose que le traitement a encore changé, s’est renforcé. Les rares fois où j’ai eu quelques minutes pour discuter avec elle, elle m’a dit qu’elle n’allait pas bien du tout, qu’elle ne peut plus allumer son ordinateur sans être aveuglée, éblouie, qu’elle passe tout son temps dans sa chambre, volets clos, à essayer de dormir.


Tous les jours elle me fait un petit signe mais aujourd’hui rien et j’ai peur.


J'ai failli fondre en larmes tout à l'heure au bar. Sans raison. Juste une montée comme ça devant mon double café. J'aurai eu l'air propre, 90 kilos de viande même pas saoule qui chiale au comptoir.


Le temps d'écrire ça et je reçois un texto. Elle m'embrasse. Et je souris comme un con, tout seul devant mon écran.


Je suis de moins en moins certain que le gonze qui s'ingénie à manigancer tout ça soit véritablement sain d'esprit. Peut être qu'Il (ou Elle d'ailleurs) se fait tellement chier sur son nuage que ça l'occupe. Que quelqu'un lui file une gameboy et qu'il arrête de nous emmerder.


Remarque, Elle (j'ai décidé qu'il ne pouvait y avoir qu'une femme avec un esprit aussi retors) doit bien se marrer, je fais un beau cobaye tout de même. 


 


 


 


10.


 


            Il y a quelqu’un qui me disait que je dois porter la poisse. J’ai déjà connu la mort d’une jeune femme, dans des circonstances très différentes. Je connaissais Sandra depuis environ deux ans mais nous ne nous étions rencontrés qu’une seule fois. Une seule fois durant laquelle nous avions fait l’amour. Petite, toute menue, elle était à la fois très femme et très enfant. La vie, d’autres rencontres plus sérieuses et 800 kilomètres nous ont séparé pendant ces deux années. Excessivement peu de contacts, quelques textos toujours à mon initiative et jamais d’allusion à la nuit d’amour que nous avions partagée.


 


Il y a quelques temps, juste avant que je connaisse Véronique, Sandra m’a téléphoné. Une belle surprise. Je ne m’attendais absolument pas à ce qu’elle me propose  de passer deux ou trois jours avec moi.


 


« -  J’ai besoin de vacances et j’ai envie de voir la mer alors je descends à Marseille la semaine prochaine.


-         Tu sais qu’Avignon est sur le trajet ?


-         Oui, c’est pour cela que je t’appelle ! Tu viens avec moi à Marseille ?


-         Je ne peux pas je travaille mais si tu veux t’arrêter ici, ce sera avec grand plaisir. »


 


Après une courte conversation et quelques arrangements, elle décida de quitter sa banlieue quelques jours plus tôt pour me rejoindre à Avignon, avant de rallier Marseille pour la fin de semaine, pour aller voir la mer.


Je suis allé la chercher à la gare, en courant parce que j’avais eu un emmerdement de dernière minute avec un jeune et je suis arrivé alors qu’elle sortait à peine de la gare. Je crois qu’elle était déçue que je ne sois pas là, à l’attendre impatiemment sur le quai mais bon, je l’avais prévenue, je bossais.


Le temps d’arriver chez moi nous aurions commencé à faire l’amour si nous n’avions pas été dans la rue. Nous nous dévorions des yeux. Elle transpirait le sexe.


En entrant dans mon appartement, elle a jeté son sac à main sur la table, s’est allongée sur le canapé, a remonté sa jupe et elle a écarté ses jambes en m’offrant toute son intimité, son joli sexe entièrement épilé.


Je ne m’étendrais pas sur les trois jours que nous avons passé et mis à part le travail, ce n’est pas le sommeil qui a occupé la majeure de mes heures de libre.


Sandra est repartie presque comme un mirage. Dix minutes au téléphone en 2 ans, trois jours de sexe intense et au revoir. Elle m’a proposé de la suivre à Marseille pour le week-end mais j’avais du travail. Elle y a passé le samedi et le dimanche puis elle est rentrée chez elle, dans sa banlieue parisienne.


Le lundi, en fin d’après midi, Sandra s’est jetée par la fenêtre de son appartement du septième étage.


Elle avait vu la mer.


 


Je m’en suis longtemps voulu de n’avoir rien vu. Même si je n’ai jamais culpabilisé. Je crois qu’elle avait tout décidé, qu’elle voulait finir en beauté, en quelque sorte. Mais ça fait partie de mon métier de voir ce genre de choses, d’être capable d’écouter, d’analyser, de comprendre. J’étais trop pris par mon travail, je n’étais pas disponible. C’est du passé et je regrette simplement qu’elle n’ait pas trouvé les ressources pour me parler. La semaine suivante je rencontrais Véronique. Les astres devaient être assez joueurs durant cette période.


 


 


 


11.


            Mercredi 20 octobre 2004


Je viens de passer une demi heure avec une mourante au téléphone. Je ne suis pas certain de la revoir vivante. La journée a été légère, la nuit va être longue, il me faudrait une cigarette. Je dramatise certainement. Elle m'a bien dit qu'elle s'arrangerait pour que nous passions un moment ensemble...  


" - A l'hôpital, à Avignon, la semaine prochaine !"


Je n'aime pas quand elle est cynique comme ça. Je lui dis que la femme de Pierre, un ancien collègue, y travaille et je m'en veux aussitôt d'être con à ce point.


" - Dans quel service ?"


Je dis que je ne m'en souviens pas, que je lui demanderai, alors que je sais qu'elle suit des malades en phase terminale de cancer ou quelque chose dans le genre. Si je pouvais réfléchir un tant soit peu avant d'ouvrir ma gueule ça me ferait plaisir.


Elle a refusé l'hospitalisation avant hier, elle en reparlera avec le docteur mardi prochain. Pourquoi je n'ai pas plus de nouvelles en ce moment ? Pourquoi elle ne veut pas que je la vois ? Pourquoi ne peut-elle pas venir ?


Elle est sous morphine, nuit et jour. Qu’est ce que j’imaginais quand elle m’a parlé de piqûre la semaine dernière ? Qu’on lui faisait des injections de collagène ? Abruti. Morphine pour mon héroïne.


" - Un mélange, pas de la pure !"


Elle essaye de me rassurer comme elle peut. Au moins, elle dort à peu près convenablement. Elle ne me reproche pas de m'inquiéter, elle m'en veut parce que moi aussi je tombe dans ce qu'elle ne supporte pas, les larmoiements, les conseils, les questions à la con, comme si elle était un bébé et que nous passions notre temps à lui dire ce qu’il faudrait qu’elle fasse, comme si nous savions ce qu’elle peut ressentir, comme si nous savions ce qui est bon pour elle. Alors j'essaye de faire bonne figure, j'essaye de déconner.


Je lui dis que je suce beaucoup en ce moment, pour la faire sourire. Je déballe une sucette pour lui prouver et elle râle parce que je froisse le papier dans le micro du téléphone. Je lui en propose. Elle me dit qu'elle m'amènera des Pierrot, c’est les meilleures. Elle me parle de sa ligne. Elle a la haine parce qu'elle a tout le temps envie de boissons sucrées. Je crois que ça a un rapport avec la morphine. Je la traite de droguée. Je lui demande de m'en mettre de coté. Elle me dit qu'elle va devoir me quitter parce que sa mère va venir lui faire sa piqûre. Elle tousse beaucoup. Ca passe vite une demi heure. Putain qu’est ce qu’elle me manque. 


 


 


 


 


12.


31 octobre 2004


8 heures du matin


 


Qu'est ce que je fous debout à cette heure là ? Je me suis couché après le passage à l'heure d'hiver alors ça ne peut pas venir de là. J'ouvrirai bien les volets et les fenêtres pour essayer de diminuer ce sentiment d'oppression mais il pleut et il fait froid. Boire un café ? Passer sous la douche ? Une deuxième clope ? Deux sur trois ! C'est pas si mal. Il y a des objectifs comme ça que j'arrive à tenir, haut la main.


Mon amour est venue vendredi soir. Ses parents sont chez elle avec deux comportements opposés. Sa mère la traite comme une enfant, pleure souvent et voudrait qu'elle se repose. Son père voudrait qu'elle se batte, qu'elle bouge, qu'elle ne se résigne pas. Elle s'engueule avec les deux. Elle s'est habituée à la morphine et dort nettement moins mais ça continue de lui faire passer le mal de tête pendant quelques heures. Elle a passé la semaine avec un moral pas terrible, pardon pour l'euphémisme. Trois ou quatre rendez vous chez son notaire pour arriver à régler les détails. Comment tu veux qu'elle ait le moral ?  Elle veut tout contrôler. La Général attitude, c'est atavique. Quand tu passes ton temps à savoir qui habitera où, comment s'organiseront les droits de visites pour les grands-parents, est ce qu'il peut y avoir deux tuteurs légaux, faire estimer tes biens, régler les droits de ta propre succession, pour qu'à 5 ans Maxime n'ait pas à subir les turpitudes de la belle administration française, et tout ce genre de conneries qui sont loin d'être naturelles pour une jeune femme de son age, quand tu passes ton temps à envisager quelle sera la vie après toi pour tes trois enfants, évidemment, le moral s'en ressent. Humeur exécrable toute la semaine, engueulades à distance, je crois que parfois elle voudrait que je ne sois pas là, que je ne fais que compliquer les choses un peu plus. Je crois aussi surtout qu'elle pétait un peu les plombs, toute la journée enfermée chez elle, aussi grande soit la maison. Ca lui a fait du bien de venir passer la soirée. Elle était heureuse d'être là, presque sans douleur, juste de la tendresse, du plaisir et des roses qui l'ont patiemment attendues. Elle sourit comme une gamine quand je lui offre des fleurs. Va expliquer ça à ma banquière qui voudrait me sucrer ma carte bleue. Comment je vais faire, Madame la banquière, pour couvrir ma princesse de roses ? Vous faites des prêts à la consommation pour les couronnes mortuaires ?


 


Il y a autre chose. La blouse blanche et les mauvais résultats. La tumeur a pratiquement doublé de volume depuis un mois. La bonne nouvelle c'est que ça la rend opérable maintenant. Véronique ne veut pas. Nous en avons parlé un moment, pas longtemps, parce qu'il y a 75 pour cent de chances qu'elle reste un légume. Alors je me suis transformé en Général et je lui ai dit ce qu'elle sait déjà, qu'une chance sur quatre de s'en sortir indemne ou presque c'était énorme, que de toutes façons, face à une mort certaine, même un pour cent c'était jouable. Et puis il y a légume et légume ! Elle pourrait être excessivement diminuée au début mais que, par la suite, en réapprenant à respirer, à manger, à marcher, à parler, tout irait mieux. Ce qui me rassure c'est qu'elle a beau dire qu'elle ne veut pas, elle n'en parlerait pas si ça ne faisait pas son bout de chemin dans sa petite tête de caractérielle. C'est un peu l'avantage d'en être un aussi de caractériel et d'en côtoyer tous les jours, tu sais un minimum comment ça fonctionne. Bon, elle n'a pas encore décidé mais je ne pense pas qu'elle ait vraiment le choix. C'est quand même une putain de chance à ne pas laisser passer.


Voilà les dernières nouvelles du front. J'aurais aussi pu te dire que nous avons bien mangé et passablement bu, que nous avons fait l'amour une partie de la nuit, qu'elle s'est endormie recroquevillée contre moi et que j'ai passé quelques heures à la regarder dormir, à veiller sur son sommeil en remontant le drap de temps en temps pour qu'elle n'ait pas froid, qu'elle est belle comme un soleil.


 


21 heures


 


Marie, la fille de Véronique, est en train de jouer au diamant sur msn et elle a l'honnêteté des enfants. Elle m'a demandé si j'étais noir. Parce que j'ai un drapeau corse avec la tête de maure en guise de photo. Ils sont allés voir "Alive", avec le copain de Jennifer ! Verdict : " il est super beau " Son nom ? Ben, je viens de vous le dire, Copain de Jennifer. Un aristocrate.


"- Maman te fais un bisou, elle va se coucher à cause de sa tête.


 - Fais lui un bisou de ma part aussi si elle est encore là.


- Non, elle est montée


 - Ben, tu lui feras double ration de câlins quand tu iras au dodo tout à l'heure, un peu pour toi et un peu pour moi.


 - Je lui fais des câlins quand elle pleure." 


Ce soir, Marie qui me dit quelque chose comme ça et je prends un bon vieux coup de bambou derrière le carafon. J'encaisse. Et tu sais pourquoi j'encaisse ? Mets toi deux minutes à la place de cette petite, elle a 9 ans je crois. Qu'est ce qu'elle est ma peine à coté de ce qu'elle va vivre toute sa vie ?


J'ai pas mal. T'as pas mal. J'ai pas mal. T'as pas mal. Mais des fois, en pleine gueule, ça cogne fort, quand même.


 


 


 


13.


 


Son parfum est encore présent dans tout l'appartement. Elle ne voulait pas rentrer tard. J'allais me demander ce que je fais avec une femme comme elle mais la question n'est pas à poser dans ce sens. Qu'est ce qu'une femme comme elle fait avec un type comme moi ?


Ce soir vers 22 heures elle m'a retrouvé sur msn.


" - Tu m'offres un café après ma piqûre ?


 - Of course ! Tu seras en état de conduire ?


 - Je suis là dans une demi heure."


Régler les détails urgents. Allumer les chauffages. Vider les cendriers. Prendre une douche. Brossage des dents. Rasage ? Oublies. Elle sonne, je vais ouvrir, elle entre, elle est belle. Enveloppée dans une sorte de châle en laine, elle m'embrasse en me poussant à l'intérieur. Le temps de faire un café qui ne sera jamais bu, elle se met à l'aise. Une jupe noire flottante, transparente sur le bas des jambes, un petit gilet échancré qui laisse voir la rondeur de ses seins prisonniers d'un soutien gorge rouge. Enfin, de ce que je croyais être un soutien gorge, au premier abord. Ses talons claquent sur le carrelage. Des talons qui attirent mon regard, très hauts, des talons que je ne connais pas. Elle porte des bottes en cuir, fines, dont je ne vois pas la fin. Mes mains glissent sur ses hanches et mes doigts pressentent un porte-jarretelles, Un peu plus loin, le haut des bas et à peine cinq centimètres plus bas, le haut des bottes. Hum. Je la retourne lentement et la penche sur le buffet de l'entrée, une main sur son ventre, l'autre qui se mêle à ses cheveux. Je relève sa jupe et découvre ses fesses nues. Elle écarte les jambes. Je peux voir entièrement, les bottes noires qui remontent à mi-cuisses, les bas résilles noirs terminés par une bande que je crois en cuir mais qui n'en est pas et les jarretelles dans le prolongement, de la même matière. Miracle de l'érotisme.


Je caresse ses fesses et mes doigts s'attardent sur son sexe encore protégé d'un string. J'ai une envie irrésistible de la prendre, tout de suite. Mais je veux voir l'ensemble qu'elle porte, d'abord. Je défais sa jupe qui tombe le long de ses jambes sans effort. Le gilet ne résiste que quelques secondes. Trois gros boutons à défaire. Elle est en guêpière. Seuls les bonnets sont rouge. Je claque sa fesse droite. Je me penche à son oreille :


 " - J'aime quand tu es excitante comme ça ma princesse..."


Elle baisse la tête et l'appuie sur son bras. Je claque sa fesse gauche, un peu plus fort. Elle gémit et se déhanche. Je remets ma main dans ses cheveux et l'empoigne en la redressant. Elle se tient droite, cambrée. Je claque alternativement ses fesses, bien loin de la douleur, juste par excitation. Je fais pénétrer deux doigts entre ses lèvres, je les lèche ensuite et les replonge. Elle gémit doucement. Elle se retourne et m'embrasse fougueusement en me guidant vers la chambre. Devant le lit, elle défait mon pantalon qui tombe à mes chevilles et elle me pousse. Je m'affale sur le dos, elle me regarde un instant, je me débats avec mes chaussures pendant qu'elle vient sur le lit, debout, mon corps entre ses jambes. Elle s'accroupit lentement et vient s'asseoir sur ma queue. Elle bouge imperceptiblement avant de se pénétrer, presque d'un coup. Elle prend mes mains qu'elle réunit au dessus de ma tête. Elle les emprisonne d'une seule main, en appuyant l'autre sur mon torse. Elle va et vient à son rythme. Je la sens monter et descendre le long de ma queue, de plus en plus vite. Elle vient frapper de plus en plus fort contre moi. Elle libère mes mains que je passe sous ses fesses. Elle se penche tout contre moi, nos deux cadences s'apprivoisent et se reconnaissent, s'allient et se multiplient jusqu'à nous faire exploser ensemble dans l'intensité d'une jouissance simultanée. 


 


 


 


14.


 


8 novembre.


 


Il n'y avait plus de tristesse en moi, depuis trois ou quatre jours. Sans doute parce que je m'abrutis à longueur de journées et de nuits devant mon écran. Pourtant rien ne s'arrange, elle se fait de plus en plus absente et les rares moments que nous partageons dégénèrent. Elle est irritable à l'extrême et je n'arrive pas à être un modèle de patience. Je ne m'en veux même pas. Elle cherche à s'éloigner. Le moindre mot, la moindre phrase est sujette à me faire partir loin d'elle.


Ca va mon amour ? Arrête de me poser ce genre de questions.


Tu me manques... Il va falloir t'y faire c'est qu'un début !


Bon... je suppose que tu n'as pas envie de parler... Non du tout, je n'ai pas envie de parler du tout.


Essaye de te reposer un peu... Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi ? Il y en a assez de mes parents qui m'emmerdent à longueur de journée.


Ok... et arrêter de m'envoyer chier à toutes les phrases ? Non. Bonne nuit.


Courts extraits de conversations constructives. Je ne lui en veux pas, il y a tellement de facteurs convergents. La maladie qui l'empêche de suivre une conversation, les médicaments qui influencent ses humeurs, son angoisse, sa peur, ses frayeurs sans doute et sa volonté de m'éloigner d'elle. C'est récurrent, elle me l'a expliqué déjà. Elle voudrait me protéger et elle ne trouve pas d'autres moyens que celui là. Ne pas donner de nouvelles, ne pas répondre, être désagréable jusqu'à ce que je cesse de l'aimer, jusqu'à ce que je la quitte. J'y pense même. Pour l'apaiser, pour ne plus être un fardeau pour elle, pour qu'elle me sente à l'abri de cette de séparation inexorable.


J'essaye de lui écrire souvent mais j'en suis incapable. Je ne sais pas quoi dire. Comme l'impression que toutes les phrases sont porteuses de deuil. Lui écrire comme si de rien n'était, comme si notre passion n'était pas entachée par l'empreinte de sa mort, comme si tout ceci n'était qu'un mauvais rêve, c'est impossible. Parler de projets que nous n'avons plus depuis six mois, de notre amour qui... Tu vois, je ne peux pas parler d'amour à la personne que j'aime. Parce qu'il y a la mort. Parce que dire combien je l'aime c'est dire combien le malheur viendra me foudroyer. Parce qu'il n'y a pas de présent. Parce qu'il n'y a que cet immense mur qui se dresse devant nous.


Il y a un peu plus d’un mois et demi que je te parle de l'agonie de ma jeune femme blonde et que je te fous le moral en l'air mais, si ça peut t'aider, dis toi que ça me fait du bien d'exposer ma peine. Dis toi que tu participes à une bonne cause ou que tu emportes un peu d'elle dans un recoin de ton cerveau et, quand ton petit chef t'emmerde, quand ta banquière te casse les couilles, quand le métro est surpeuplé, dis toi que ta chienne de vie est pas si dégueulasse que ça. Dis toi n'importe quoi pour te convaincre que ça vaut quand même le coup d'être vécu.


Je viens de passer une demi heure à chialer, il est un peu plus de 5 heures du matin et mes nuits ne sont pas plus belles que vos jours.


J'ai le cerveau en miettes. Même pas mal à la tête mais des bouts d'idées qui fusent, que je suis incapable de rattraper et qui laissent dans mon crane comme des traînées sanguinolentes de plus en plus profonde. Je ne fais rien pour les retenir ce ne sont que des déprimes. Up and Down toutes les dix minutes, ça use, ça érode. Tu connais ce sentiment de devenir fou ? L'impression qu'au bout d'un moment tu n'arriveras plus à faire l'effort de contrôler tout ça, de ne plus arriver à ranger le bordel, que le chaos va gagner et que ça sera irrémédiable. L'impression qu'une vague un peu plus haute que les autres va bien finir par t'engloutir. Nager, surnager, se battre jusqu'à l'épuisement. Jusqu'où ? Charger, jusqu'à la mort, coûte que coûte, foncer sur ce bout de tissu rouge qu'une main inaccessible agite devant mes cornes. Et c'est moi qui tient la muleta. Je suis le maestro et je suis le fauve. Face à face impitoyable dont je ne sortirai pas vainqueur. MUSICA !


Tango funèbre. 


Le moral ? Ca va. J'ai juste un peu froid, j'ai mal dormi et son parfum sur les draps me manque. J'ai envie qu'elle soit là, près de moi, qu'elle passe sa main dans mes cheveux et qu'elle me murmure des je t'aime.


Fermer les yeux très fort et voir scintiller des étoiles quand tu les ouvres. Avoir la tête ailleurs. Ne plus craindre l'arrivée des nuages. Incapable d'aucune projection dans l'avenir. Retrouver la paix, l'envie d'aller de l'avant. Passer directement à l'étape suivante. Penser à sublimer tout ça. Bien agiter et servir frais. 


 


 


 


15.


 


            Je me demande qu’est ce qui peut bien vous pousser à me lire. Ce qui me pousse à écrire, j’ai une vague idée, une idée assez précise remarque même. Je suis malade et je me soigne. Malade de la vie, malade de l’amour, comme un cancer du bonheur. Alors en couchant tout ça sur ses pages j’expulse, je dégueule et même si ça n’a pas l’air d’aller mieux, ça vide du trop plein. Mais je me demande vraiment ce qui vous fait continuer, ce qui vous fait tenir. J’espère que vous ne pleurez pas trop, je ne veux pas de pitié, pas de compassion.


            Je ne cherche plus de boulot, j’attends. J’écris aussi mais pas assez, pas assez vite, par petites touches. Je ne donne plus à rien à lire à Véronique, elle doit m’en vouloir pour ça aussi.  Peut être même qu’elle m’en veux de rester en vie. Tu crois que c’est possible ça ? Elle fait tout pour me blesser, pour m’envoyer dans les cordes et moi je continue à prendre les coups. Je ne sais plus comment me comporter, plus comment lui parler, je ne sais plus ce que j’ai le droit de dire ou pas.


Je lui demande de mes donner des nouvelles, de ne pas m’abandonner. Elle me répond qu’elle se lève à peine, qu’elle a des nausées qui l’empêche de se tenir debout et qu’elle s’occupe d’elle en premier, si je le permets. Alors j’ai répondu ça :


« Je t'aime même si c'est difficile de supporter que tu me traites comme ça. Et je ne crois pas que tu devrais passer ton temps à me faire la gueule. D'abord parce que je ne pense pas le mériter et qu'ensuite ça me fait une peine que tu n'imagines même pas.


Je ne t'ai jamais demandé de me faire passer avant toi il me semble. Alors plutôt que de balancer des inepties comme ça qui font plus que me blesser, dis moi de temps en temps que tu m'aimes et que tu penses à moi. Ça me changera du silence.


Et je me doute à quel point ça doit être difficile pour toi ma princesse et je te l'ai dit, si je pouvais prendre ta place, je le ferai. Ça n'est pas possible. Mais évites de penser que c'est facile à vivre pour nous.


Je ne cesse de penser à toi, je te donne tout mon amour. »


J’attends fébrilement une réponse que je n’aurai sans doute pas ce soir. Je ne peux pas lui écrire honnêtement, avec toute ma rage, quand elle s’entête dans le cynisme, quand elle s’ingénie à vouloir me faire mal. Je ne peux pas lui dire combien je la déteste et combien je trouve ça facile de se cacher, de ne plus rien dire, de ne plus répondre à quoi que ce soit parce qu’elle a été vexée pour une connerie. Je ne peux pas parce que je ne veux pas la perdre. Elle le sait et elle en profite. Je l’aurai quittée cent fois depuis que nous nous connaissons si je n’étais pas fou d’amour, si je n’étais pas prêt à tout supporter sans rien dire. Putain, il faut vraiment que je sois maso.


Je te parlais de lui faire vivre une magnifique histoire d’amour et on passe notre temps à se faire la gueule. C’est quand même difficile tout ça. Il y a le petit Matisse qui vient de naître et je ne peux pas m’empêcher de penser que ma princesse est peut être morte en même temps. Quel bordel dans ma tête. 


 


 


 


16.


 


Putain. Ca devrait être possible de te raconter mon état d'esprit en ce moment. Même sans y comprendre grand chose. Mais non. Comme l'impression que je mens, que je me mens, que, quoi que je dise, je ne serai pas vraiment honnête. Comme l'impression d'une vaste supercherie, qu'il doit y avoir erreur sur la personne. Je me demande ce que je fous là, ce que vous foutez là aussi. Enfin, des questions cons qui m'éloignent sans doute de ce que je serai sensé dire. C'est quoi tout ce bordel ? Depuis combien de temps je n'ai pas ouvert les fenêtres dans la tete ? De grandes bouffées d'air frais qui entreraient en moi pour enlever un peu de cette odeur de moisi.


Pourquoi il y a des choses que je ne m'autorise pas à dire ? Enfin, je n'ai même pas d'exemple précis sous la main, c'est juste l'impression d'avoir mis la main sur la bride pour ne pas choquer, pour ne pas casser mon nouveau jouet qui me plait bien, pour ne pas détruire une "image de marque" dont finalement je ne me branle pas tant que ça. Putain d'ego de mes burnes. Sorry, je suis grossier quand je manque de sommeil.


J'ai perdu un truc en route. Pas ici non, en moi. L'insouciance, la révolte ou quelque chose dans le genre. Je suis devenu incapable de pisser sur un bus rempli de CRS, incapable de descendre la rue de l'université en marchant et en sautant sur les bagnoles en essayant de ne pas toucher la route, incapable de faire le moindre truc qui ait un peu de gueule, incapable de scandaliser le bon peuple de France. Ca doit être quelque chose comme devenir adulte.


J’ai passé un moment à discuter avec Marie hier soir sur msn. Je lui ai dit qu’elle pouvait me parler quand elle le voulait. Elle m’a répondu qu’elle le savait parce que « maman elle dit que des choses gentilles sur toi » et qu’elle sait que je m’occupe d’enfants. Alors elle m’a demandé si je m’occupais aussi des enfants tristes. Elle me tue cette gamine. Elle m’a dit que ça serait chouette qu’on se voit quand maman ira mieux. On a un peu parlé de l’école, elle est en CM1 et a 19 de moyenne. Elle n’a que 19 parce qu’elle n’est pas bonne en grammaire. Quand tu vois comment elle écrit, pas une faute d’accord, des mots compliqués, je me demande un peu quel niveau ils demandent au cm1 ! Mais bon c’est juste parce qu’elle n’a pas 20, ça fait baisser sa moyenne ! Et puis il a fallu qu’elle aille au dodo sinon sa mamie allait la gronder. Avant de quitter elle m’a dit qu’elle ferait des câlins à maman de ma part. Et moi je pleurais comme un con.


Véro sort de chez le docteur qui lui a refilé des pils pour qu’elle n’ait plus de baisses de tensions et qui devraient être efficaces parce qu’elle n’en a encore jamais pris, de ceux là. Le genre de trucs qui veut dire que dans une semaine ils ne seront plus utiles. Elle m’a aussi dit que Marie lui faisait un compte rendu détaillé de nos conversations et qu’elle devait même apprendre des phrases par cœur pour arriver à lui restituer la conversation ! Ils parlent de la faire passer en cm2 en janvier. Elle essayera d’être là ce soir si les médocs font effet. Ne pas se réjouir, ne pas se réjouir, ne pas se réjouir trop vite. 


 


 


 


17.


Mercredi 24 novembre


 


Je ne sais pas combien de temps durera encore cette situation. Il y a quelques jours que je n'ai pas été malheureux et je sais que ça va revenir, que c'est en train de grandir en moi. C'est des flashs moroses qui passent. Quand tu es partie dans la nuit, j'avais peur de te voir pour la dernière fois. Alors il y a cette attente. Hier, je m'imaginais ton enterrement, malgré moi. Et ces centaines de personnes que je ne connais pas. Et tout ce noir. Partout. Ces milliers de fleurs, tous ces pleurs. Il neigeait sur le cortège. Je pleurais et j'avais peur de n'avoir pas le courage d'être là.  


Comment je peux penser à des trucs pareils ? Je n'en sais rien. Ca me traverse et ça repart. Mais c'est trop tard. Ca a laissé son empreinte et ça se répand. Comme un brouillard qui s'épaissit, se noircit et enveloppe tout. Même les jolis souvenirs de notre soirée. Et je vois tes silences. Tes absences. Tes gestes mal assurés. Les efforts que tu fais pour suivre la conversation. Même si je m'en fous qu'on ne termine pas nos histoires quand tu me dis tendrement que tu ne te souviens pas de quoi on était en train de parler.


Tu t'es cachée dans tes mains quand je t'ai dit que j'avais envie de te prendre sur la table, au restaurant, là, tout de suite. Je n'avais pas vu le serveur dans mon dos qui venait chercher la commande. Il a tourné les talons et tu m'as dit : "Même pas cap !! Tu riais en me traitant de petit joueur. Je t'ai dit qu'il fallait qu'on pense à faire l'amour avant de sortir la prochaine fois, que je n'avais pas les bras assez longs pour te caresser sous la table, que j'étais persuadé que tu étais mouillée, que je bandais et le serveur "gay friendly" était ravi de l'apprendre.


Tu m'as raconté les consignes que t'a laissé Madame la Générale avant de partir. "Mais il sait te faire à manger ? Il a prévu pour ton régime ? Ne fais pas d'effort surtout." Tu lui as menti sur toute la ligne et ça t'amuse d'être encore une adolescente qui ment à sa maman. Même si ça te gonfle qu'elle te traite comme une gamine, qu'elle ne comprenne pas que tu aies besoin de sortir de tout ça, de faire des excès, de faire l'amour. Un peu plus tard, tu serrais tes tempes avec tes doigts en essayant de me rassurer, ça allait passer. C'est passé et nous sommes sortis du restaurant, un peu ivres.


Et puis nous avons fait l'amour, longtemps, passionnément, tendrement. Je n'ai pas envie de raconter ça tout de suite. Peut être plus tard. Encore besoin de le garder pour quelques heures à l'intérieur de moi. Encore besoin que tu n'appartiennes qu'à moi. Je suis inquiet ce soir. J'aurai besoin de me vider la tête, un moment, dans l'ivresse de tes caresses et de tes baisers. J'aurai juste besoin que tu sois là, près de moi. Que le calme revienne et que mes pensées s'apaisent comme seule ta présence sait le faire. 


 


 


 


18.


 


Jeudi 25 novembre


 


Il y a longtemps que je ne m'étais pas réveillé le matin. 10 h 30, c'est pas encore tout à fait ça mais il y a du progrès. Est ce que mon début de journée a été plus productif pour autant ? Pas vraiment. Quelques mails, quelques blogs, caféine, nicotine. Un demi kiwi pas mur, dégueu. J'aère l'appartement, j'écoute les bruits dehors. Un seau en plastique qui résonne sourd sur du carrelage, avec le bruit du balai contre les parois, dans un appartement qui doit être vide tellement le son est distinct. Des talons qui claquent sur le trottoir. Des jeunes qui parlent fort en se rendant à l'école. Une musique que je n'arrive pas à identifier, la radio qui crache sans doute. Un scootair qui déchire tout. Et une voisine qui sort sur son balcon pour téléphoner. Soit elle parle très fort soit il y a une caisse de résonance quelque part. Je ne connais pas sa tronche mais elle suinte la vulgarité misérable. Comment tu peux balancer ton intimité à tout un quartier comme ça ? Elle gueule. Un enculé lui doit 20 euros. Elle va lui envoyer ses copains parce qu'il la traitée de salope et qu'il ne veut pas lui rendre sa thune. Elle veut qu'ils lui éclatent la tronche parce que c'est facile de prendre du fric à une nana comme elle. Elle a le cœur sur la main, elle voulait le dépanner et il en profite pour l'enculer. Il voulait pas qu'elle le suce non plus ! Quand elle était dans la merde personne n'est venu l'aider alors faudrait voir à pas la prendre pour une conne. Parce que ses copains ils plaisantent pas. Ils vont lui casser les jambes s'il lui rend pas sa thune tout de suite. 


J'ai envie de lui filer 20 euros juste pour qu'elle se taise. Je gueulerais bien aussi mais je n'ai pas envie de me prendre la tête. Je mets de la musique. "J'ai zigouillé ma tante" Debout Sur Le Zinc. Et je la passe en boucle parce qu'il y a une bonne ambiance festive dans ce qui semble être une petite salle, les gens crient, tapent des mains en cadence et le chanteur fait le con. Un échange rapide de mails avec Véro qui va à Londres pour le week-end. Les gamins rêvent d'y aller et elle va "essayer au moins de combler ce vœu" comme elle dit. Depuis deux ans elle les a trimballé dans toute l'europe. Ca l'épuise mais elle s'en fout.


Des fois, il y en a un qui fait un cauchemar, qui se lève et qui vient la trouver dans son lit ou devant son pc, qui n'arrive pas à se rendormir, qui pleure. Alors elle sort l'artillerie et à 3 ou 4 heures du matin elle lui fait des crêpes ou des gaufres. Les deux autres en auront au réveil. J'imagine le gamin, dans la cuisine à 4 heures du matin avec du Nutella ou du sucre glace jusqu'au menton. Je ne suis pas convaincu des vertus éducatives de la chose mais je sais que, même s'ils n'en sont pas encore tout à fait conscients, ils emmagasinent des tonnes d'amour pour les moments qui seront moins faciles. Elle a juste envie de leur laisser des milliers de souvenirs magnifiques. Pas vraiment une minute à perdre, pas vraiment de questions à se poser. Juste leur injecter à dose massive tout l'amour et toute la tendresse qu'elle peut. Intraveineuses quotidiennes de bonheur avant l'overdose de malheur. Elle leur parle de la maladie, pour les préparer, pour qu'ils le vivent un peu moins mal, pour qu'ils soient un peu mieux armés quand ça arrivera. Et, à bien y réfléchir, je ne crois pas qu'il existe de meilleures armures pour un gamin de 5 ans et demi que du chocolat fondu sur le bout du nez à 4 heures du matin. 


 


 


  


19.


 


Vendredi 26 novembre.


 


J'ai l'impression de faire une overdose de sociabilité, de sociabilisme si ça existe et si ça n'existe pas, je m'en branle. A ce propos... Non, je vais éviter de raconter mes frasques onanistes pour le moment, n'insistez pas. Je dois quand même incarner la parfaite définition du branleur. Jusqu'à la douleur parfois.


Combien de temps avons nous fait l'amour avec ma princesse la dernière fois ? Quatre ou cinq heures, un peu plus sans doute. Non que je sois un extraterrestre, mais le corps de la femme est tout de même une infiniment plus merveilleuse mécanique que celui de l'homme. Enfin, j'ai peut être eu souvent la chance de croiser le chemin de jeunes femmes exceptionnelles, à ce niveau là tout du moins.


Ca a commencé avec son envie de café en rentrant du restaurant. J'avais à peine retiré mon manteau qu'elle se collait à moi en miaulant des "Tu me fais un café ?" entre deux baisers, "Dis... fais moi un café, s'il te plait..." entre deux caresses. J'avais plutôt pensé l'entraîner directement dans la chambre mais je ne vous apprendrais pas que, ce que femme veut je suis incapable de le lui refuser (non je me prends pas pour Dieu, une éternité d'abstinence ne me tente absolument pas). Je l'ai gardée collée à moi et le temps que l'eau du percolateur chauffe, elle était assise sur le buffet, jambes relevées et je la pénétrais (assez sauvagement je dois dire) debout entre ses cuisses. Les verres, les assiettes, les bouteilles et tout mon bordel menaçait assez dangereusement de nous tomber sur le crane. L'eau était chaude depuis un petit moment. Elle salivait sur ma langue en me regardant et me branlait lentement quand je me suis retiré.


" - Fais moi un café, mon amour.


 - Viens me sucer pendant ce temps... (je suis poète ET romantique à mes heures)


 - Hum, elle me sourit et se dandine vers la canapé, après le café !"


 Je finis d'enlever mon jean pendant qu'elle farfouille sur les boutons de la télécommande.


" - C'est indispensable la télé ?


 - Oui !!"


Les tronches débandantes des guignols du rideau qui apparaissent. Putain ! Les massacreurs de vie de couple, les piétineurs de libido, les assassins d'érections, Messieurs Bataille et Fontaine dans toute leur splendeur.


" - Nooooon !! Pitié princesse, pas eux. Ce que tu veux mais pas ça.


 - S'te plait, s'te plait, s'te plait... pendant le café, viens t'asseoir avec moi..."


Je ne peux encore une fois que m'en prendre à moi même, je lui ai fait lire le texte où je parlais d'eux et, du coup, elle attache à cette émission un sentimentalisme tout particulier. Sentimentalisme ou pas, nous étions tout de même en pleine copulation et je t'avoue que ça m'emmerde particulièrement de voir ma virilité contestée par une doublette de décérébrés du petit écran.


Et telle une chiffe molle incapable d'asseoir son autorité de male dominant, pour ne pas dire son envie frénétique de baiser, je me suis vautré sur le canapé en apportant le café. Et le premier qui pense à m'habiller en soubrette prend ma main sur la gueule. Malgré tout, je ne débandais pas. Je la caressais, la déshabillais au fur et à mesure que l'émission avançait. Des dessous toujours aussi raffinés, toujours aussi excitants. Porte jarretelles, bas noirs, body, string... Mes doigts la fouillaient consciencieusement, renversée, à demi allongée, ouverte, offerte. Seuls les compères du rideau m'empêchaient de profiter pleinement de l'instant, aussi je me laissais aller à quelques commentaires...


"- Tu ne peux pas te taire cinq minutes ?


 - Euh, ben, tu ne vas pas me dire que tu écoutes là ?


 - Si !!" (vlan dans ta face)


J'ai enfoncé mes deux doigts assez fort, très profondément. Elle a rejeté la tête en arrière en gémissant et je n'ai pas pu m'empêcher de sourire. Au bout de quelques secondes je me suis fendu d'une énième critique de l'émission.


" - Bon ! Tu te tais si je te suce ?


 - Oui.


 - Viens là..."


Elle s'est agenouillée sur le canapé, je caressais ses fesses et son entre jambes pendant qu'elle s'activait sur ma queue. Je décidais néanmoins de fermer les yeux pour ne pas avoir le spectacle affligeant de TF1. Je n'avais pas cru une seule minute qu'elle veuille suivre l'émission. Elle avait envie de jouer, de se comporter en petite fille capricieuse, se donnant, se retirant, s'amusant à me rendre dingue. Elle s'est relevée et est venue se mettre sur moi. Je me laissais faire sans rien dire et elle s'est faite jouir, presque toute seule, en quelques mouvements de bassin et en quelques compressions de ma queue à l'intérieur de son vagin. Elle s'est arrêtée en me regardant, presque honteuse. Je caressais ses seins, son visage, ses épaules. Elle s'est penchée pour m'embrasser.


"- Tu me refais un café s'te plait ?"


Nous avons joué toute la nuit. J'ai trouvé un échantillon de déodorant, excessivement utile, qu'elle peut prendre entièrement. Une dizaine de centimètres de longueur sur trois de diamètre. Marcher, s'asseoir, le pousser en dehors, le reprendre en l'aspirant avec son sexe, enfin, les rudiments pour pouvoir sortir avec. Essais très concluants qu'il me tarde de pouvoir mettre en pratique. Elle l'a gardé une bonne heure et son efficacité s'est révélée redoutable lorsque je l'ai prise par derrière.


Un peu plus tard, j'ai pris son grand foulard noir pour lui bander les yeux et attacher ses bras dans son dos. Je l'ai agenouillée devant moi sur un oreiller en la manipulant par les cheveux. Je crois que j'aurai éjaculé juste en la regardant, entièrement soumise.  Elle n'arrêtait pas de me dire de venir... elle donnait des petits coups de tête dans le vide pour attraper ma queue et gober mon gland. J'ai joui sur son visage, dans sa bouche, sur ses seins... Nous n'osions plus bouger, jusqu'à ce que nous éclations de rire. Il était presque quatre heures du matin.


 


 


 


20.


Jeudi 2 décembre


 


            Le médecin est passé hier. Véronique ne va pas bien. Son voyage à Londres avec les enfants l’a épuisée. Ca n’est pas elle qui me la dit mais Marie qui vient me voir, de temps en temps, via Internet, en début de soirée, pour que je lui connecte le jeu sur msn. J’ai essayé de la rassurer un peu parce qu’elle avait l’air inquiète et malheureuse. Elle se sentait coupable de leur escapade à Londres. Je lui ai dit que Véronique m’en avait parlé, qu’elle m’avait envoyé quelques photos et qu’elle était heureuse comme tout de les avoir emmenés là bas, que ça la rendait heureuse de leur faire plaisir. Je lui ai dit qu’elle avait juste un peu plus de difficultés à récupérer en ce moment mais que ça allait passer, que dans quelques jours tout serait revenu dans l’ordre. Elle m’a répondu que maman lui disait pareil mais que ça n’est pas vrai. Parce que maman elle est malade et qu’elle va mourir et qu’on essaye juste de pas l’inquiéter. J’ai essayé de lui expliqué que nous ne mentions pas, que c’était juste un mauvais moment à passer ces jours ci et que même si elle avait raison, ça n’était pas encore le bon moment.


Quand Véronique est venue la dernière fois, elle m’a demandé où j’en étais de mon livre. Je n’avance pas aussi vite que je le devrais et j’ai l’impression qu’il y a des choses là dedans qu’elle ne devrait pas lire. Pas tout de suite du moins. Je ressemble à du courant alternatif en ce moment. Un coup oui, un coup non. J’essaye de me convaincre de me détacher d’elle. Chaque fois que j’y pense avec tendresse, avec douceur, je détourne mes pensées. C’est un effort de tous les instants. Je n’y arrive pas, évidemment, ça serait trop simple. Une sorte de deuil avant la lettre. Pas de cadavre, pas de deuil. Et je n’ai absolument aucune envie de la voir comme une morte. Ca m’aiderait peut être à franchir le cap, à remettre ma vie en marche mais c’est absolument impossible. Tu sais, je n’ai pas envie que tu me juges, que tu m’expliques ce qui est bien ou mal, j’essaye juste d’être le plus honnête possible avec toi parce que ça ne servirait pas à grand chose de te mentir. Parce que tu n’es rien ni personne pour me juger non plus. Tu n’es pas à ma place, je ne suis pas à la sienne et chacun fait comme il peut je crois pour se débattre avec les aléas de la vie.


 


 


Je m’en veux depuis deux jours parce qu’avant hier elle m’a laissé un petit mot sur l’ordinateur en me demandant si j’étais là. Je dormais. J’ai manqué un des moments que nous pouvions passer ensemble. Alors, ça peut te paraître ridicule, à deux ou trois heures du matin, j’ai le droit de dormir, je n’ai pas à culpabiliser pour ça, mais c’est plus fort que moi. Je n’ai pas envie de rater les moindres minutes qu’elle peut m’accorder. Et pourtant ça m’arrive. Je voudrais pouvoir synchroniser ma respiration avec la sienne, pouvoir faire battre mon cœur au même rythme que le sien, que mon métabolisme tout entier se confonde avec elle. Je voudrais ne pas m’autoriser à manquer un seul de ces rares instants.


J’écoute un poème de Charles Baudelaire mis en musique par Léo Ferré. La mort des amants. C’est beau comme une tristesse remplie d’espérance et ça m’accompagne souvent dans mes longues nuits sans sommeil, dans mes journées de merde. Léo rajoute que l’amour sans la mort, ça n’est pas tout à fait l’amour. Il y a dans ce poème la croyance, la promesse de retrouvailles et je ne vais pas m’amuser à te faire un commentaire de texte. Si j’avais du talent ou ne serait ce qu’une once de génie, c’est ce genre de choses que j’écrirais à ma princesse.


 


Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères


Des divans profonds comme des tombeaux


Et d’étranges fleurs sur des étagères


Ecloses pour nous, sous des cieux plus beaux.


 


Usant à l’envi leur chaleur dernière


Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux


Qui réfléchiront leur double lumière


Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.


 


Un soir fait de rose et de bleu mystique


Nous échangerons un éclair unique


Comme un long sanglot tout chargé d’adieu


 


Et plus tard un ange entrouvrant les portes


Viendra ranimer fidèle et joyeux


Les miroirs ternis et les flammes mortes.


 


 


Tu devrais entendre la voix de Léo là dessus. Pas au bord des larmes mais remplie de douceur, de tendresse, presque de compassion avec une intonation d’espoir et d’attente impatiente d’une vie meilleure. Juste quelques notes au piano pour empaqueter le tout et les soirs de mélancolie, je peux pleurer en écoutant ça. Non pas parce que je me complais dans la douleur mais juste parce que ça fait du bien de ne pas se sentir trop seul devant cette épreuve. Parce que ça réchauffe le cœur d’arriver à trouver tant de beauté dans le drame. Je te l’ai déjà dit, je ne crois pas spécialement en Dieu et pourtant je lui en veux souvent. Ca ne sert pas à grand chose. Mais le fait de Lui en vouloir, de Le rendre responsable de ce qui nous arrive ça permet aussi de penser qu’Il prendra bien soin de mon amour quand elle frappera à sa porte. Quand la faucheuse sera passée, il existera un endroit où elle sera plus rayonnante que jamais, où elle sera heureuse, où son visage respirera le bonheur et moi je serai apaisé de la savoir protégée, enfin. 


 


 


 


 


 


 


 


 


21.


 


           


Il n’y a pas un instant qui me fasse regretter d’avoir rencontré Véronique. C’était le 23 février 2003. Bientôt deux ans. Une amie commune qui habite loin nous a dit que nous devrions sortir un soir, que ça nous occuperait l’un et l’autre, que nous aurions certainement des choses à nous dire, une prof et un éduc, plus ou moins célibataires tous les deux, elle trouvait que ça ne pouvait que nous faire du bien. Elle avait raison. Nous étions trois dans un petit restaurant asiatique d’une ruelle du centre ville d’Avignon. J’avais une relation épisodique et disons sexuelle avec Sylvie, la troisième personne, mais je n’avais d’yeux que pour Véronique. Nous buvions énormément, elle riait aux éclats et je ne saurais dire vraiment pourquoi mais au milieu du repas, je me suis mis à lui faire du pied. Elle l’a retiré d’abord, croyant à un accident et j’ai recommencé. Elle m’a interrogé des yeux pour s’assurer que ce n’était pas une erreur, elle a souri et a laissé son pied contre le mien. Il me semble que nous faisions déjà l’amour. Quand nous sommes sortis du restaurant, je lui ai pris la main, elle m’a pris le bras et nous nous sommes enlacés en marchant, à moitié ivres mais ravis. J’ai voulu leur offrir un café mais je me suis souvenu que je n’en avais plus chez moi. Alors j’ai cherché à en acheter à quelques vendeurs de kebabs encore ouverts mais personne ne voulait me vendre des doses de café. Nous sommes arrivés à la voiture sur le parking de la gare et je leur ai demandé de m’attendre. Le petit snack était sur le point de fermer. J’ai commandé trois cafés et j’ai parlementé avec les patrons pour qu’ils acceptent de me vendre du café moulu. J’ai ramené les cafés que nous avons bu adossés à un parapet pour dessaouler un peu.


            Dans la voiture je massais Véronique qui embrassait mes mains de temps à autre. Arrivés chez moi, Sylvie faisait la gueule mais essayer de faire bonne figure si je peux dire. Elle dansait toute seule en gueulant et en réclamant de l’herbe. J’ai roulé et je n’ai presque pas fumé avant de lui faire tourner. Cela a fini de l’achever et elle s’est effondrée au lit, malade. Nous nous sommes retrouvés seuls, enfin, sur mon canapé « mange-personnes » comme l’appelle une amie. Une sorte de mousse dépliante devenue informe avec l’age. Un truc dont tu as énormément de mal à sortir une fois installé. Nous nous embrassions, nous nous caressions assez sagement malgré l’envie que nous avions l’un de l’autre. La présence de Sylvie et son état nous avait rendu complices au fur et à mesure de la soirée et de la nuit.


 


 


 


« 


   -    Tu es mariée ?


-         Oui


-         Ah.


-         Enfin, je vis encore avec mon mari.


-         Mais, euh, vous faites l’amour encore aussi ?


-         Ah ça non ! Plus depuis plus de 3 ans.


-         Et vous continuez de vivre ensemble ?


-         Oui, il m’a trompé, nous sommes en train de nous séparer mais nous prenons le temps pour les enfants.


-         Ah ! Tu as des enfants ! Combien ?


-         Trois.


-         Ouaah… Ils ont quel age ? Comment ils s’appellent ?


-         4, 9 et 12 ans. Maxime, Marie et Mathieu.


-         Terrible ! Que des Ma ! Mon prénom préféré si je devais avoir une fille ça serait Mathilde.


-         Pareil…


-         Mais pourquoi vous restez ensemble s’il ne se passe plus rien entre vous ?


-         J’ai toujours cru que quand je me marierai ça serait pour la vie, comme mes parents et nous nous sommes engagés devant Dieu, et dans ma famille ça ne se fait pas trop de divorcer et puis il y a les enfants. Mais bon, c’est en train de se régler.


-         Tant mieux. Tu m’épouses quand le délai légal sera passé ?


-         Certainement pas ! Je n’ai pas du tout envie de me remarier !


-         Ah ? Et tu as envie de quoi alors ? Une relation purement sexuelle ?


-         Pourquoi pas…


Elle s’est installée à cheval sur ma cuisse et par moments nous nous embrassons fougueusement ou tendrement, passionnément dans tous les cas. Ses yeux brillent et les miens doivent la dévorer. Elle peut sentir ma queue durcie à travers mon pantalon. Mes mains sont posées sur ses fesses et leur impriment un léger mouvement d’avant en arrière.


-         Tu pourrais te faire jouir comme ça…


-         Possible.


-         Essaye…


Elle va et  vient sur ma cuisse, nos lèvres ne se quittent guère et nos langues s’amusent l’une contre l’autre. Elle s’arrête.


-         Attends, je ne peux pas avec l’autre dans la chambre, là. Et puis c’est un peu tôt.


-         Elle part fort notre relation uniquement sexuelle !


-         Hum, je peux revenir demain soir peut être si tu veux.


-         Oui !!


-         Il y a autre chose que je dois te dire.


-         Euh, mariée avec trois enfants… tu ne veux pas en garder un petit peu pour demain ?


-         Non…


Il y a un silence. Pas de gêne, pas de timidité, elle paraît juste prendre son élan en pesant ses mots.


-         Je suis malade.


Je pense aussitôt au Sida. La putain de maladie qui a enveloppé ma queue d’un sachet plastique toutes ces années. The desease ! Le truc qui pourrait nous empêcher de faire l’amour. Le petit virus qui pourrait faire de notre relation uniquement sexuelle un amour platonique. Dans la situation, je dois avouer que je pensais beaucoup plus à quelque chose en rapport avec le plaisir ou la frustration qui allait en découler.


-         J’ai une tumeur au cerveau.


Ouch. Le genre d’annonce qui te fait retomber facile l’alcoolémie et la bandaison. Mes pensées s’accélèrent, je classe, je trie dans ma mémoire, tumeur, tumeur, tumeur ? Une collègue de ma mère que je voyais souvent et qui s’est faite opérer il y a une quinzaine d’années d’une tumeur au cerveau. Je me souviens de cette belle femme blonde platine qui faisait partie de mes fantasmes d’adolescent et de ce qu’elle est devenue. Des mois et des mois de rééducation, de ré apprentissages en tous genres. Respirer, parler, marcher… Ca m’impressionne mais ça ne me fait pas peur, ça s’opère, ça se soigne, ça se guérit. Même s’il doit y avoir d’énormes galères et des moments d’immenses découragements. Je n’ai pas peur.


-         Mais, euh, grave ? Enfin, euh, je veux dire grave grave ? Ca se soigne non ? Ca s’opère.


-         Non.


-        


-         Tu sais, il me reste sans doute moins d’un an à vivre.


-         Oh… Ils disent des conneries les médecins ! Je le sais, mon oncle est médecin !


Elle se blottit dans mes bras, je passe ma main dans ses cheveux, elle sourit.


-         Bon, si je comprends bien il ne faut surtout pas que je tombe amoureux de toi alors.


-         Il ne vaut mieux pas non !


-         Ok, une relation uniquement sexuelle. On baise ?


Elle rit. Et je ris avec elle. Je l’aime déjà.


Nous avons passé le reste de la nuit a parler. J’ai appris qu’elle avait vécu un peu partout où il y a des bases militaires à l’étranger parce que son papa est Général en retraite mais que son grade était colonel chez les parachutistes. Il n’y a pas de Généraux dans les corps d’élite mais lors de la retraite le grade supérieur leur ait accordé. Légion d’honneur, famille catholique pratiquante. Les enfants à la messe le dimanche. Elle a été brancardière pendant plusieurs années à Lourdes. Elle a réussit ses études parce que son père lui expliquait clairement qu’au moindre échec c’en était fini de la vie de princesse étudiante. Je ne sais pas si ce sont les choses que les gens normaux se racontent le premier soir mais nous n’avions pas foncièrement envie de nous quitter et nous parlions, de tout et de rien, malgré l’alcool, malgré la fatigue, malgré l’envie de faire l’amour et la maladie n’existait plus.


Elle est partie vers 6 heures du matin, je me suis endormi sur le canapé et dans un demi sommeil j’ai entendu Sylvie s’en allé vers 7 ou 8 heures. J’ai passé la journée à attendre le soir, impatient tout simplement, ni fébrile, ni inquiet. Et nous nous sommes revus et tout à continué.


Nous ne nous sommes pas vus tous les soirs mais presque au début. Et puis, il fallait bien qu’elle passe des soirées avec les enfants, passer les vacances avec eux aussi. Nos longues nuits sans sommeil et nos travails respectifs à assumer le lendemain n’ont pas eues raison de notre envie de continuer. Notre relation n’a pas changé. Je t’ai déjà raconté nos nuits. Nous nous voyons régulièrement, même si la maladie la tient beaucoup plus souvent éloignée de moi. Elle n’a rien modifié à sa vie d’avant et je ne le lui demandais pas. Sa vie de femme active, sa vie de mère de famille attentive, sa vie de jeune femme.


 


 


 


 


 


 


 


 


22.


 


 


Crois bien que je me ferais un plaisir de te raconter une soirée remplie de joie, d'alcool et de sexe mais ça serait loin de la vérité. Je crois que c'est un peu frais encore pour en parler, que je n'ai pas vraiment encaisser le truc, pas absorber le choc ou quelque chose dans le genre. Te dire que ça ne va pas fort, oui, on va le dire comme ça. Un genre de rencontre avec le réel. Elle était souriante en arrivant, les traits tirés, le visage un peu bouffi à cause des médicaments. Une fois enfermés au chaud, nous nous sommes câlinés un long moment, en parlant tout doucement, juste l'un pour l'autre, comme pour se parler intimement, comme quand tu voudrais que le son de ta voix soit si faible qu'il n'y ait rien que le cœur de l'autre qui puisse l'entendre.


Elle n'a pas pu s'empêcher d'aller contrôler ce que j'avais préparé. Je l'ai virée de devant les fourneaux. J'ai débouché le champagne et nous avons trinqué. Elle ne parlait presque pas. Comment te dire que ça lui demande un effort de parler ? Tu vois, quelque chose du genre, trouver les mots, vérifier qu'ils sont tous dans l'ordre et parler ou se concentrer pour écouter et répondre.


Pardon, ça m'emmerde de raconter ça. Le gratin dauphinois était parfait, fondant comme du beurre, ma pâte à crêpes n'était pas terrible mais nous n'avons pas vraiment eu l'occasion d'en manger. Elle a suffoqué un moment, avec une énorme douleur dans la nuque qui annonçait qu'elle allait s'évanouir. Elle s'est allongée, je suis allé chercher la couette et les oreillers, le moindre geste lui faisait mal, elle a fermé les yeux. Je ne pouvais pas la toucher, pas lui poser de questions. Alors je me suis assis à coté d'elle, j'ai posé ma main à coté de la sienne, sans la tenir, juste en l'effleurant et j'ai parlé tout doucement. Il n'y avait pas de bruits et juste la flamme de la bougie qui dansait sur la table. Elle m'a murmuré de ne pas trop m'inquiéter, qu'elle allait récupérer un petit moment et qu'elle rentrerait dès qu'elle le pourrait. Au bout d'une demi heure elle a pris ma main et je crois qu'elle s'est endormi. Je n'osais pas bouger, j'ai caressé longtemps le dessus de sa main et je l'ai regardé dormir. Il me semble que dans son cocon, le masque de la douleur s'est un peu effacé.


Vers minuit et demi elle a émergé et m'a dit qu'il fallait qu'elle y aille, qu'il fallait qu'elle soit chez elle. Et ça résonnait en moi comme une façon de me dire qu'elle voulait mourir près de ses enfants. Elle m'a appelé en arrivant, pour me rassurer avant de réveiller sa mère pour avoir une piqûre de morphine. J'espère que ça la fait encore planer quelques heures. 


 


 


 


 


 


 


 


 


23.


 


20 janvier 2005


 


Processus d’altération de la vie d’un ange.


Tu te demandes peut être pourquoi il y a plus d’un mois que je n'ai pas donné de nouvelles de Véronique. C'est assez simple finalement, je n'en avais pas vraiment. Elle est partie chez ses parents avant les vacances de Noël et a repoussé son retour, jour après jour. Un petit mot de temps en temps pour me dire de ne pas m'inquiéter, qu'elle est juste trop fatiguée pour faire la route (en tant que passagère, elle ne conduit plus depuis presque deux mois). Et puis, depuis mercredi dernier je n'avais plus de nouvelles du tout. Son téléphone constamment en messagerie, plus de réponses à mes mails, jamais sur msn, rien. J'étais inquiet et mon inquiétude grandissait d'heure en heure.


Tu sais, ces deux derniers mois, je l'ai vue 3 fois. Les maux de tête, les nausées, son incapacité à rester debout - enfin, je ne vais pas revenir là dessus - l'obligent à rester allongée la plupart du temps. Elle ne veut pas de moi près d'elle. Je la comprends et je respecte sa décision même si c'est difficile à accepter. Je n'ai rien à faire au milieu de sa famille que je ne connais pas et elle ne veut pas que j'assiste à sa déchéance si je peux dire ça comme ça. Et je dis déchéance parce que ça me fait penser à un ange. Un ange qui s'éteint lentement. Elle s'éteint tout doucement, loin de moi, comme une étoile. J'essayais d'expliquer pourquoi je ne suis pas près d'elle mais ça serait trop long à te raconter et j'ai l'impression de l'avoir déjà fait. Si j'allais la voir, maintenant, ça serait accepter qu'elle est déjà partie. Pour elle, pour moi, je ne suis pas certain que ça soit une bonne chose. J'ai encore envie de penser qu'elle peut débarquer à l'appartement en pleine nuit, que nous irons au restaurant demain soir ou que nous ferons l'amour tout le week-end.


Il y a quelques mois, elle était chez ses parents, dans le pays de la cancoillotte, elle allait à l'anniversaire d'une amie de fac et, en roulant vers sa soirée, elle est passée à coté de l'autoroute, elle a vu Montpellier sur un panneau indicateur. Elle a fait le tour du rond point, a passé le péage et m'a appelé pour me dire qu'elle arrivait. 5 heures de route, juste pour venir passer quelques heures avec moi avant de repartir au petit matin. Une caractérielle. 


 


Bien sur j'ai envie de lui tenir la main. Elle aussi doit en avoir envie mais, sans le dire, je crois que nous n'avons pas envie de nous avouer, à l'un et à l'autre, qu'après ce moment, ça sera fini, il n'y aura plus rien. C'est peut être complètement con ou totalement incompréhensible, peut être aussi que je le regretterais tout le reste de ma vie mais c'est comme ça. J'espère simplement que les douleurs ne sont pas trop insupportables, que les doses de morphine sont suffisantes, qu'elle ne pleure pas trop et que Marie lui fait toujours d'interminables câlins.


Mon amour est en train de mourir et je n'ai déjà plus que des souvenirs. J'ai retrouvé le nom de son parfum, "J'adore" de Dior, elle m'en avait laissé une toute petite fiole en plastique pour que je pense à elle de temps en temps. Je n'en ai plus. Tiens, je pense encore aux théoriciens du bonheur et je leur crache à la gueule. Je me demande quand est ce que ça ira mieux. Est ce qu'un jour je pourrais me retourner, penser à elle et ne pas avoir à lutter contre les larmes ? Qu'est ce que je vais bien pouvoir faire de tout cet amour que tu m'as donné ma princesse ?


Je sais bien qu'il y aura des lendemains, qu'avec le temps, va...


Je n'arrive pas à m'enlever de l'esprit qu'elle va mourir ce soir, cette nuit. J'écoute des chansons tristes et je pleure doucement, comme pour ne pas la réveiller. J'espère qu'elle s'endormira et qu'elle s'en ira sans s'en rendre compte. J'espère qu'elle sera heureuse là où elle va. J'espère qu'il y aura un petit ange qui lui tiendra la main et qui lui sourira tendrement pour qu'elle n'ait pas trop peur.


J'espère qu'elle n'est pas trop effrayée.


Hier, après mon dixième mail en deux jours et mon trentième coup de téléphone, elle m'a envoyé un petit mot. Elle ne pouvait pas me répondre, elle était hospitalisée depuis 5 jours. Elle vient de sortir et rentre aujourd'hui auprès de ses enfants. Elle m'écrit qu'elle n'est pas en grande forme. Je demande ce que je peux faire, si elle veut que nous passions quelques jours ensemble, n'importe où, pour s'éloigner un peu de tout, si elle veut que je vienne la rejoindre, si... enfin, des conneries que je sais par avance qu'elle refusera comme elle a refusé à chaque fois. Dix minutes après, elle me répond et je crois qu'il n'y a pas vraiment besoin que j'épilogue sur ce qu'elle dit : 


 


 


 


"C'est gentil mais tu ne peux rien faire.... je pense que j'entame le processus de la "fin".


Je t'embrasse


Véro.


Je ne suis pas déprimée , je suis même sereine. alors ne t'inquiète pas..."


 


Je ne suis pas inquiet. L'inquiétude c'est quand on ne sait pas, c'est quand on doute, quand on imagine, quand l'incertitude du lendemain rend le présent angoissant. Je suis inquiet quand je ne sais pas, quand je ne suis pas au courant de ce qui se passe, quand je suis sans nouvelles... Je ne suis pas inquiet, non, je suis juste malheureux.


 


 


 


 


 


 


 


 


24.


 


14 février 2005


 


La Saint Valentin, personnellement, je m'en tamponne. Un peu comme la fête des mères, des grands mères, des secrétaires ou de l'escargot de Bourgogne. Enfin, ce genre de conneries, entre bonne conscience collective et cotisations trimestrielles à l'ordre des fleuristes, restaurateurs, parfumeurs et autres joailliers. Le reste de l'année rien à foutre que tu baises ta secrétaire, que tu aimes ta mère ou ta femme. Bon, ça n'est pas le sujet de toutes façons et finalement, il vaut sans doute mieux des fêtes de l'amour que des commémorations de massacres.


Donc, évidemment, comme tout bon amoureux embrigadé qui se respecte (je passe sous silence mon immense lâcheté devant les foudres de l'enfer qui s'abattraient sur ma gueule si je venais à ne pas apporter mon obole au grand déversement d'amûr universel (quelque chose qui ferait passer la séance de torture de Réservoir Dogs pour une franche partie de rigolade entres amis)) donc, j'ai envoyé un petit mot à ma princesse pour la Saint Valentin. Hier.


Je ne sais même pas comment cela est possible. Je dois être le seul gars sur cette planète capable de se tromper de date. On ne doit pas assez nous bassiner avec ça, pas assez nous le répéter, nous le marteler à tout bout de champ, je reste encore capable de me tromper de jour. Je ne peux pas dire pour ma défense que je ne suis pas au courant, que je rentre à peine du Guatemala, que j'étais sur Orange II en train de pulvériser le record du tour du monde dans l'hémisphère sud, invoquer le décalage horaire ou quelque chose dans le genre. Non. Avignon est en France, je vis dans le même fuseau horaire que ma princesse, le 14 février c'est aujourd'hui et étonnement cette année, ça tombe le même jour que la Saint Valentin. La notice de montage de mes neurones devait etre en coréen. Je ne vois pas d'autres explications.


Et puis attention, je ne suis pas du genre à faire ça par dessus la jambe, dans un moment de libre de la journée, du tout. A 00h01 elle recevait ma flamme via le cyber-espace, dans la simplicité de quelques mots entremêlés de roses rouges. Le 13 février. Jour béni durant lequel nous pouvons fêter les Béatrice, les Fulcran, les Gertrude, les Jourdain, les Polyeucte ET les Relinde mais pas les Valentin.


J'avais déjà fait fort pour son anniversaire. Minuit et une minute tapante (quel sérieux, quel romantisme, quel homme attentif, ça laisse rêveur...), texto, mail, coup de téléphone. Le lendemain donc. Pas manqué de beaucoup, une minute à peine. La minute de trop. Et là, immédiatement, tu regrettes de partager ta vie avec une fille de Général catholique et caractérielle. Si si, je t'assure. Une caractérielle qui a attendu toute la journée que tu te manifestes, que tu y penses, que tu montres toute l'importance qu'elle a pour toi, quand tu te pointes tout fier de toi avec une minute de retard (vingt quatre heures et une minute de retard pour être précis), permets moi de te dire que tu te sens directement beaucoup plus proche du londonien encavé sous le bombardement intensif de la Luftwaffe que du jeune et fougueux Capulet.


Une différence fondamentale tout de même entre ces deux démonstrations de mon inadaptation temporelle (le mot est faible), le retard est irrattrapable.


 


 


 


 


 


 


 


25.


 


17 février 2005


 


Nous nous sommes disputés hier soir. N'est ce pas merveilleux la technologie ? Plus besoin de se voir, pas besoin de s'entendre, pire de s'écouter, il suffit de pianoter quelques mots sur un clavier, d'appuyer sur "envoyer/recevoir" et c'est parti pour une cyber-scène de ménage. Les raisons ? Il y en a. Une litanie. Inutile de s'y attarder. Les conséquences ? Aucune idée. Elle m'insupporte quand elle est comme ça, qu'elle reste loin. Je décolère à peine. Inutile de te dire que j'ai fait une croix sur la nuit dernière ce qui n'a pas que des inconvénients puisque j'ai lu et que sur les coups de sept heures moins le quart, je suis allé faire l'ouverture de "Mon Bar".


Je suis toujours surpris qu'il y ait autant de monde réveillé à ces heures indues. Il faut dire que longtemps je n'ai mis les pieds dehors qu'à l'heure où les gens finissaient leurs journées. C'est très masculin le petit matin  comme ça. J'avais déjà remarqué ça quand je faisais de l'internat. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Il y a peu de femmes dans les rues, elles arrivent plus tard. Autour de huit heures.


J'ai bu cinq doubles expresso, quelques courses et je suis rentré vers 9 heures et demi. Un mail de Véro, je n'ai pas répondu. Mesdames, je ne sais pas quelle école ou quelle formation vous suivez pour avoir cette capacité toute particulière à nous faire disjoncter mais permettez moi de vous féliciter, c'est de la bel ouvrage. La mauvaise foi, n'en parlons pas, je suppose que c'est livré avec le manuel d'installation.


Tu l'auras compris, je suis dans une "phase aiguë de ma misogynie ordinaire" (Nelly et Monsieur Arnaud). Je ne vais pas m'attarder sur le sujet, quelque chose me dit que je ne serai pas franchement objectif là. (soupirs)


 


 

21.2.05 11:42






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